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1770, le bûcher de l’Athéisme

mardi 24 mars 2020, par René Merle

Pour bien mesurer la fragilité de notre précieuse liberté de conscience, si durement acquise, il convient de regarder d’où nous venons, et de mesurer combien aujourd’hui, sous d’autres formes, elle est risque d’être mise en question.
Le 6 août 1770, l’Assemblée du Clergé publia un solennel Avertissement aux fidèles aux fidèles du royaume, sur les dangers de l’incrédulité, où l’on reconnut notamment la plume du très opportuniste archevêque Loménie de Brienne, à l’occasion « ami des philosophes », bien au fait de leurs doctrines qu’il veut combattre avec leurs propres armes. L’attaque n’est donc pas ad hominem mais veut se situer sur le plan des idées, en montrant que les hommes ne peuvent s’éclairer par les seules ressources de la raison. Elle se veut aussi avertissement au pouvoir royal auquel, en professant son zèle et sa soumission, elle indique que la moindre tolérance à l’égard des Lumières serait la porte ouverte à la révolte. Imprimé en brochure, ce long texte sera diffusé dans tout le royaume.

Voici l’entame de sa présentation dans les Nouvelles ecclésiastiques du 14 novembre 1770 :
« Il nous reste à rendre compte de l’AVERTISSMENT du Clergé de France, assemblé à Paris par permission du Roi, aux Fidèles du Royaume, sur les dangers de l’incrédulité, ou plutôt sur les malheurs où l’incrédulité précipite, & sur les avantages inestimables de l’attachement à la religion, chez Desprez, imprimeur du Clergé.
Son objet n’est pas de relever les blasphèmes des Écrits irréligieux, ni d’y opposer les preuves inébranlables du Christianisme ? Ce n’est pas sur les erreurs des particuliers, c’est sur la doctrine de l’Incrédulité en elle même que l’Assemblée veut établir le triomphe de la religion. Ainsi son objet unique, est de montrer en général, que l’Incrédulité, qui se vante d’éclairer l’homme & de le rendre heureux, ne produit au contraire d’autre effet, que de le dégrader, de l’égarer, de le conduite au malheur & au désespoir ; pendant qu’on contraire la Religion qu’elle présente comme opposée à la lumière & la félicité de l’homme, est la seule qui puisse le rendre heureux & éclairé. « Nous nous attacherons à vous faire voir, dit l’Assemblée du Clergé de France, que les avantages que promet l’Incrédulité & la science dont elle se pare, ne sont que prestige et mensonge ; qu’au lieu d’élever l’homme, elle le dégrade & l’avilit : qu’au lieu de lui être utile, elle nuit à son bonheur ; qu’elle dissout les liens de la Société, détruit les principes des mœurs, renverse les fondemens [1] de la subordination et de la tranquillité publique. Nous vous prouverons en même temps que vos intérêts les plus chers sont liés au maintien de la Religion ; que sans elle nous ne pouvons avoir, ni une connoissance [2] suffisante de nos devoirs, ni la force de les pratiquer ; que notre foiblesse [3], nos imperfections, ce que nous sentons en nous-mêmes, ce que nous éprouvons en dehors, tout annonce la nécessité & les avantages d’une Révélation ; qu’elle seule enfin nous ouvre le chemin de la vérité et du bonheur. » […]
Il demeure donc constant que sur ces points capitaux dont dépend l’homme tout entier, l’impiété ne lui offre ni lumière ni appui. Elle le laisse dans une obscurité profonde & affreuse, dans un doute réel & permanent, qui, lorsqu’il faut choisir, est le pire de tous les états. »

L’occasion était trop belle pour les parlementaires jansénistes ennemis déclarés des philosophes. Ici, on n’argumente pas sur l’inanité de l’incrédulité. On passe des paroles aux actes.
Dans la foulée en effet, le 18 août, l’avocat-général au Parlement de Paris, Antoine-Louis Séguier prononce un réquisitoire qui va envoyer au feu plusieurs ouvrages ouvertement athées, dont Le système de la Nature, que d’Holbach venait tout juste de publier sous pseudonyme, et qui jouissait d’un grand succès de scandale.

« Il s’est élevé au milieu de nous une secte impie et audacieuse ; elle a déclaré sa fausse sagesse du nom de philosophie ; sous ce titre imposant, elle a prétendu posséder toutes les connaissances. Ses partisans se sont élevés en précepteurs du genre humain. Liberté de penser, voilà leur cri, et ce cri s’est fait entendre d’une extrémité du monde à l’autre. D’une main, ils ont tenté d’ébranler le trône ; de l’autre, ils ont voulu renverser les autels. Leur objet était d’éteindre la croyance, de faire prendre un autre cours aux esprits sur les institutions religieuses et civiles ; et la révolution s’est pour ainsi dire opérée. Les prosélytes se sont multipliés, leurs maximes se sont répandues : les royaumes ont senti chanceler leurs antiques fondements ; et les nations, étonnées de trouver leurs principes anéantis, se sont demandées par quelle fatalité elles étaient devenues si différentes d’elles-mêmes. »

Sont donc condamnés à être solennellement brûlés en place publique six ouvrages ouvertement athées [4] : (1-3-6-7, d’Holbach, sous pseudonyme), (4, anonyme : sans doute l’historien Levesque de Burigny,), (5, anonyme), auxquels est joint (2, Voltaire, sous pseudonyme), audacieux pamphlet sur un registre voisin, mais différent.
Pour qui en aurait envie, ces ouvrages sont consultables sur Gallica et pour certains sur Google books. Ils méritent le détour.

Notes

[1graphie de l’époque

[2idem

[3idem

[4On consultera : Philosophes sans Dieu. Textes athées clandestins du XVIIIe siècle réunis par Gianluca Mori et Alain Mothu, Paris, Honoré Champion, 2005

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