La Seyne sur Mer

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Michel Chevalier. Supprimer l’antagonisme de classe par le progrès économique ?

dimanche 20 janvier 2019, par René Merle

Le point de vue de l’économiste saint-simonien Michel Chevalier, 1838.

Je présentais dans un article récent les enquêtes sur la condition ouvrières initiées au début des années 1840 : Eugène Binet. 1840, de la situation des classes laborieuses.
L’époque, à la différence de la nôtre, ne noyait pas les différences sociales dans une immense classe supposée moyenne. On parlait sans honte de possédants et de non possédants, de bourgeois et de prolétaires, et le constat d’un antagonisme de classe n’allait pas être inventé par le jeune philosophe Karl Marx : il s’agissait depuis longtemps d’une évidence.
L’opinion bourgeoise dominante était qu’il fallait régler ce conflit par la force et juguler la colère des Misérables par la baïonnette et la prison.
D’autres, comme le polytechnicien et économiste de formation saint-simonienne Michel Chevalier (1806), encourageaient le soutien de l’État à l’impétueux développement économique, dont ils escomptaient un bien être général, qui progressivement réconcilierait les prolétaires avec l’ordre établi.
Voilà une thématique qui n’a pas fini de faire des petits, et dont l’idéologie du Pouvoir actuel est un avatar. Supprimer la misère sans toucher à la richesse.

Mais, quoi qu’il en soit, l’intervention de Chevalier avait en son temps le mérité de légitimer la protestation sociale, qu’il appelle « la démocratie », en rappelant aux Bourgeois que les doits politiques hérités de la Révolution de 1789 ne peuvent pas ne pas être prolongés de droits sociaux.

Je donne ici quelques lignes de l’ouvrage qui fit connaître Chevalier et lui ouvrit une carrière publique [1].

« Observations préliminaires.
La discussion des partis, de 1830 à 1837, n’ont (sic) porté que sur des questions vieilles et désormais hors de saison. C’était une dernière répétition des luttes de quinze ans, dont la révolution de juillet devait pourtant entraîner la clôture irrévocable. Aussi, malgré l’importance qu’y attachent encore quelques prétendus novateurs, gens, à mon avis, fort arriérés, voltigeurs d’un autre ancien régime, ce n’est plus que du verbiage sans portée et sans but [2]. L’arène au milieu de laquelle ils se battent les flancs est déserte, elle ne se repeuplera pas. Le calme dont jouit maintenant la France ne laisse pas de doute sur la résolution bien arrêtée des esprits à cet égard.
Nulle part cependant, et en France moins que partout ailleurs, le calme ne peut être de l’inaction. Le travail est la loi commune des individus et des sociétés ; à chaque jour suffit sa tâche, mais chaque jour doit avoir la sienne : tâche douloureuse et souvent ingrate aux époques d’agitation ; tâche douce et féconde lorsque la tranquillité a succédé à l’orage. La voix, la grande, l’impérieuse voix qui crie aux nations : Marche ! Marche ! nous interdit de rester mollement accroupis sur le bord de la route ; mais cette fois l’œuvre qui est devant nous consiste, non à verser des flots de sang, non à ébranler le monde, mais à pacifier les sociétés et à faire le bien sur la plus large échelle au profit de tous.
La tâche nouvelle qui nous échoit va exiger le concours de tout ce qui, en France, est doué d’intelligence et de cœur, et, disons-le aussi, d’énergie et de décision, car en l’absence de ces qualités rien ne se réalise. Il s’agit de vider le débat entre la bourgeoisie et la démocratie. Si quelque chose pouvait accroître la considération qui entoure le nom de M. Guizot, c’est que cet esprit éminent, sentant que telle était aujourd’hui l’affaire la plus essentielle et la plus urgente du pays, a solennellement posé cette question dans une joûte (sic) parlementaire qui restera mémorable.
La bourgeoisie est définitivement libre ; depuis 1830 les fauteurs de la féodalité sont renversés pour ne plus se relever. L’affranchissement de la démocratie est écrit en gros caractères dans l’article Ier de la Charte ; mais les dispositions organiques qui doivent de fait le consacrer et le parfaire sans qu’il soit offensif pour les classes bourgeoises, sont encore à trouver.
Et d’abord quel peut être le sens du mot de liberté appliqué aux classes laborieuses ? La liberté, telle que de sincères amis de ces classes ont voulu la leur donner, est une liberté trop calquée sur le modèle bourgeois ; ce n’est ni celle que les prolétaires souhaitent, ni celle qui leur convient. En 1789, lorsque la bourgeoisie se mit en campagne contre la noblesse, il ne lui manquait, pour être libre, c’est-à-dire pour avoir le plein usage de ses facultés, que d’être admise dans la carrière politique. L’émancipation consistait pour elle à retirer les fonctions publiques des mains des classes privilégiées qui en avaient le monopole : elle poursuivit ce but, elle l’atteignit, et elle mit ainsi ses intérêts et ceux de tous à l’abri du bon plaisir des courtisans et des caprices des maîtresses royales. Pour la démocratie, la liberté se présente sous un autre aspect : la plus dure servitude pour elle, ce n’est pas la privation de certaines franchises politiques ; le joug qu’elle porte, celui dont elle est le plus impatiente de se délivrer, c’est celui de la misère. L’homme qui a faim n’est pas libre, car évidemment il n’a pas la disposition de ses facultés, soit physiques, soit intellectuelles, soit morales.
L’aspect matériel de la liberté devait très peu occuper le tiers-état en 1789, parce que, grâce à son travail, la bourgeoisie avait, pendant les sept siècles qui s’étaient écoulés depuis la création des communes, péniblement amassé à la sueur de son front ce qui donne l’aisance, ce qui assure le boire, le manger et le gîte. La réforme, telle que l’entreprit la bourgeoisie, était celle que pouvaient concevoir des gens qui n’avaient ni faim, ni soif, ni froid. Celle qui reste à accomplir au profit de la démocratie doit être conçue de ce point de vue : que la démocratie a froid, soif et faim ; qu’elle mérite de changer de condition, qu’elle en a la volonté, et, disons-le franchement, la puissance.
En un mot, le progrès des intérêts matériels est devenu au plus haut degré une affaire politique. C’est de la politique telle qu’elle est aujourd’hui indispensable d’en faire, de celle à laquelle doivent se vouer tous ceux dont les sentiments d’humanité les plus purs font vibrer la poitrine, tous ceux qui aiment leur patrie et qui tiennent à lui épargner d’affreuses tempêtes.
Je ne prétends pas que la politique doive et puisse en France se restreindre aux intérêts matériels ; dans un pays où il y a tant d’intelligence et de cœur, tant d’imagination et de fierté, e matérialisme ne parviendra jamais à régler sans partage. Mais le créateur et le soutien des intérêts matériels, le travail, moralise l’homme, et c’est en vérité le seul agent de moralisation auquel il soit, dans le moment présent, possible de recourir avec chance de succès. La prospérité matérielle importe, on ne saurait trop le proclamer, à l’exercice des libertés publiques. Que sont des droits électoraux ou municipaux pour des hommes enchaînés à la misère ? Les Anglais ont raison d’appeler l’aisance une indépendance.
(…)
Je ne sais si, dans un accès d’optimisme, je me fais illusion, mais il me semble que nous aurons le bonheur de résoudre pratiquement le problème qui est posé aujourd’hui partout, de concilier les intérêts et les droits de la bourgeoisie avec ceux des classes populaires.
(…)
La royauté de Juillet a une position unique au monde ; elle n’est ni la royauté d’une coterie de privilégies, ni celle d’une démocratie jalouse et hautaine ; elle n’est même pas celle de la bourgeoisie seulement, quoique ce soit dans les rangs des classes bourgeoises qu’elle ait trouvé ses interprètes les plus éloquents et ses amis les plus dévouées. Instituée au profit de tous, elle étend sa protection féconde sur tous les intérêts. »

Il faut lire ce texte avec les yeux du bourgeois, ou du prolétaire, des premières années 1840, pour en mesurer la portée.

Notes

[1Michel Chevalier, Des intérêts matériels en France. – Travaux public, routes, canaux, chemins de fer, Paris, Gosselin et Coquebert, 1838

[2Une pierre dans le jardin des utopistes socialistes comme dans celui des royalistes légitimistes « sociaux », proclamés défenseurs du peuple contre la bourgeoisie triomphante.

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