La Seyne sur Mer

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Pasolini, Vittoria

jeudi 26 mars 2020, par René Merle

Au Pasolini romancier, au Pasolini cinéaste, je préfère le Pasolini poète.
J’ai rouvert mon vieil exemplaire de Poesia in forma di rosa (Garzanti, 1964) [1] à la fin duquel Pasolini donne en appendice un long poème en classique terzina [2], que je ressens comme un de ses textes les plus poignants, Vittoria.
En ce petit matin du 24 avril, jour de fête nationale, anniversaire de la Libération de l’Italie, anniversaire de la Résistance, descendent de la montagne les spectres hallucinés des partisans de 44-45, en éternelle jeunesse : mais « le rouge avril de la jeunesse est révolu pour toujours » dans cette Italie sans idéal dont les fils grandissent désormais le cœur dénué de toute passion. Défaite à jamais assumée…
« Ce jour pourtant est un jour de victoire » dit le dernier vers, entre effarement et fausse résignation…

Ora che Togliatti [3] se ne va con gli echi
degli ultimi scioperi di sangue,
vecchio, nel numero dei profeti

Maintenant que Togliatti s’éloigne avec les échos
des dernières grèves de sang, devenu vieux, au rang des prophètes

che, ahi, hanno avuto ragione - sogno nel fango
armi nascoste, nel fango elegiaco
tra piccoli che giocano, vecchi padri che vangano,

qui, hélas, auront eu raison – je rêve d’armes
enfouies dans la boue, dans la boue élégiaque,
là ou des enfants jouent, et de vieux pères bêchent,

mentre dalle lapidi cade la malinconia,
le liste dei nomi si incrinano,
i coperchi delle tombe saltano via,

tandis que des dalles tombe la mélancolie,
les listes des noms se fendent,
les couvercles des tombes volent en éclats,

e i giovani cadaveri con la spolverina
che usava in quegli anni, i calzoni
larghi, e sulla chioma partigiana la bustina

et de jeunes cadavres, portant le paletot
que l’on portait dans ces années-là, des pantalons
flottants, et, sur leur chevelure partisane, le calot

militare, scendono lungo i muraglioni
dove stanno i mercati, giù dai viottoli
che uniscono i primi orti ai costoni

militaire, dévalent des murailles
où se tiennent les marchés, par les sentiers
qui relient les premiers vergers aux escarpements

delle colline : scendono dai cimiteri. Giovanotti
con negli occhi qualcos’altro che amore :
una follia segreta, di uomini che lottano

des collines : ils descendent des cimetières. Des jeunes gens
avec dans leurs yeux quelque chose d’autre que l’amour :
une folie secrète, celle d’hommes qui luttent

come chiamati da un destino diverso dal loro.
Con quel segreto che non è più segreto,
scendono giù, muti, nel primo sole,

comme appelés par un destin différent du leur.
Avec ce secret qui n’est plus un secret,
ils descendent, muets, dans le soleil levant,

e, pur così vicino alla morte, il loro è il passo lieto
di chi ha tanto cammino da fare nel mondo.
Ma essi sono abitanti del monte, del greto

et, bien qu’étant si proches de la mort, ils ont le pas joyeux
de ceux qui ont un long chemin à parcourir de par le monde.
Ce sont pourtant les habitants des monts, de la sauvage

selvaggio del fiume padano, del fondo
della fredda pianura. Cosa fanno fra noi ?
Tornano, e nessuno li ferma. Non nascondono

grève où roule le Pô, du fond
des froides plaines. Que font-ils parmi nous ?
Ils reviennent, et nul ne les arrête. Ils ne se cachent pas

le armi - che stringono senza dolore nè gioia -
e nessuno li guarda, come accecato dal pudore
per quell’osceno brillare di mitra, quel passo d’avvoltoi,

leurs armes – qu’ils étreignent, sans douleur et sans joie –
et tous baissent les yeux, comme aveuglés par la pudeur,
devant l’obscène éclat de ces mitraillettes, et ce pas de vautours

che scendono al loro oscuro dovere, nella luce del sole.
Ils descendent vers leur obscur devoir, au grand soleil ;

Vorrei vedere chi ha il coraggio di dirgli
che l’ideale che arde segreto nei loro occhi
è finito, appartiene ad altro tempo, che i figli

Il ferait beau voir qu’on aurait le courage de leur dire
que l’idéal qui brûle en secret dans leurs yeux
est révolu, qu’ils appartiennent à d’autres temps, que les fils

dei loro fratelli da anni ormai non lottano
più, e la storia crudelmente nuova,
ha dato altri ideali, li ha quietamente corrotti...

de leurs frères depuis des années déjà ne luttent
plus, que l’histoire, changeante et cruelle,
a fourni d’autres idéaux, les a doucement corrompus…

Toccheranno, rozzi come barbari poveri,
le nuove cose che in questi due decenni l’uomo
crudele si è dato, cose inette a commuovere

Ils toucheront, grossiers comme de pauvres barbares,
les choses nouvelles qu’en ces vingt années l’homme
cruel s’est octroyées, choses impropres à émouvoir

chi cerca giustizia...

celui qui réclame justice…

Notes

[1À lire en version bilingue dans Pier Paolo Pasolini, Poésies 1933-1964, traduction de José Guidi, que je donne ici

[2Terzina incatenata, strophe utilisée par Dante dans la Divine Comédie, tercet dont le premier et le troisième vers riment entre eux, le second rimant avec le premier et le troisième du tercet suivant.

[3Palmiro Togliatti, 1893-1964, secrétaire général du Parti communiste italien

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