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Spinoza 1670. "Traité théologico-politique"

vendredi 27 mars 2020, par René Merle

En 1670 Baruch Spinoza [1] publie son Traité théologico-politique [2], longuement médité depuis 1665.
Il y envisageait de passer au crible de la Raison la théologie et la politique.
L’entreprise était-elle possible dans une République [3] qui jouissait depuis 1650 d’une appréciable mais relative liberté de conscience sous l’égide du Grand Pensionnaire de Hollande Johan de Witt [4] ?
L’emprisonnement et la mort en prison (1669) du libre-penseur Adriaan Koerbagh montre que non. D’où le prudence de Spinoza, depuis longtemps dénoncé comme athée, autant par le calvinisme dominant et interventionniste que par les dignitaires israélites. L’ouvrage, écrit en latin et non traduit, fut publié anonymement avec une fausse adresse d’éditeur en Allemagne. Ce qui n’empêcha pas que l’auteur en fut vite démasqué, et le Traité déchaîna contre lui les foudres des diverses autorités religieuses.
C’est dire que les motifs de la condamnation sont essentiellement religieux.
Mais quid du politique ?
L’audace est tout aussi grande ici.

Voici un extrait du chapitre XVI où Spinoza se prononce en faveur de la démocratie, ce qui prenait tout son sens dans l’Europe de la Monarchie absolue, mais aussi dans l’absence de démocratie eds républiques oligarchiques.

« Sans doute l’action qui résulte d’un ordre, c’est-à-dire l’obéissance, enlève en quelque sorte la liberté ; mais elle ne produit pas pour cela l’esclavage, qui est tout entier dans la manière d’agir. Si ce n’est pas l’intérêt du sujet, mais celui du maître qui est la fin de l’action, il est vrai que le sujet est esclave et inutile à lui-même ; mais dans une république et en général dans un État où le salut de tout le peuple et non de l’individu qui commande est la suprême loi, celui qui obéit en tout au souverain pouvoir ne doit pas être regardé comme un esclave inutile à soi-même, mais comme un sujet ; aussi la république la plus libre est-elle celle dont les lois sont fondées sur la saine raison ; car chacun y peut, quand il le veut, être libre, c’est-à-dire suivre dans sa conduite les lois de la raison et de l’équité [On le voit, Spinoza indique clairement que c’est la Raison qui commande, et non la religion]. De même les enfants, bien qu’ils soient tenus d’obéir à tous les ordres de leurs parents, ne sont pas tenus pour esclaves, parce que les ordres des parents ont surtout pour but l’intérêt des enfants. Nous établissons donc une grande différence entre l’esclave, le fils et le sujet, et l’on peut la définir ainsi : l’esclave est celui qui est obligé d’obéir aux ordres de son maître dans l’intérêt de celui qui les prescrit ; le fils en obéissant à son père n’agit que dans ses propres intérêts ; enfin le sujet fait, par ordre du souverain, ce qui est utile à la communauté, et conséquemment aussi à lui-même. Je pense, par ces explications, avoir montré assez clairement en quoi consistent les fondements de la démocratie ; j’ai mieux aimé traiter de cette forme de gouvernement, parce qu’elle me semblait la plus naturelle et la plus rapprochée de la liberté que la nature donne à tous les hommes. Car dans cet État personne ne transfère à un autre son droit naturel, de telle sorte qu’il ne puisse plus délibérer à l’avenir ; il ne s’en démet qu’en faveur de la majorité de la société tout entière, dont il est l’une des parties. Par ce moyen, tous demeurent égaux, comme auparavant dans l’état naturel. »
Deux ans après la publication, les orangistes prirent le pouvoir.
Spinoza vécut le terrible épisode au lynchage de De Witt, supplicié à mort par une plèbe déchaînée, ce qui lui fit toucher du doigt, si besoin était, le fait qu’un peuple non éclairé peut assurer la mise à mort de la démocratie.
Ce qui ne saurait nous étonner par ces temps de crise où, comme dans l’entre deux guerres, on sent pointer la demande et la menace d’un état fort, assassin de la démocratie au nom du salut public.

Accusé de saper les fondements de la religion, l’ouvrage de Spinoza fut interdit aux Provinces-Unies en 1675, dans un climat de calvinisme triomphant.

Notes

[1Cf. : Spinoza.

[2Traité théologico-politique contenant plusieurs dissertations où l’on fait voir que la liberté de philosopher non seulement est compatible avec le maintien de la piété et la paix de l’État, mais même qu’on ne peut la détruire sans détruire en même temps et la paix de l’État et la piété elle-même

[3En 1586, les Pays Bas, soulevés contre la tutelle politique et religieuse de l’Espagne, s’étaient constitués en union confédérale sous forme de République : États généraux des Provinces unies des Pays Bas. Une grande première dans l’Europe du temps, où la République (oligarchique) n’existait que dans quelques cités-états comme Venise. Il faudra attendre la République anglaise, Commonwealth d’Angleterre, 1649, pour voir apparaître la République dans un grand état. À notre que l’analogie de statut n’a pas empêché les deux républiques marchandes de se livrer une guerre impitoyable

[4L’Union ne connaît pas de pouvoir central, et le pouvoir effectif revient aux Provinces, aux mains des bourgeoises urbaines… Le Grand pensionnaire de Hollande est responsable du pouvoir public, et le Stathouder est responsable de la fonction militaire. La maison des Orange-Nassau détient cette fonction militaire et en ferait volontiers un pouvoir suprême. Aussi le statoudhérat est suspendu à partir de 1650 par e Grand Pensionnaire Johan de Witt

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