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Sur la "philosophie existentielle" et Heidegger

lundi 21 janvier 2019, par René Merle

Politzer, 1939
Un regard du philosophe et militant communiste Politzer sur une certaine philosophie venue d’Allemagne

Complément à l’article Heidegger dénoncé en 1933.
L’entame du premier numéro de La Pensée, revue du rationalisme moderne, en avvril 1939, est une démolition décisive des thèses de l’idéologue nazi Alfred Rosenberg [1]. Ce terrifiant bourreau des « Territoires de l’Est » pendant la guerre, condamné à mort lors du procès de Nuremberg et exécuté par pendaison en 1946) n’était en 1939 qu’un « philosophe » bien en cour dans quelques cénacles de l’ultra droite française.

Voici le passage où le philosophe et militant communiste Politzer traite de la « philosophie existentielle » dont Heidegger était le chantre.

« Dans le compte rendu du Congrès International de Philosophie, qui s’est tenu à Paris en 1937, et qui fut placé, comme on sait, sous l’égide de Descartes, pour commémorer le tricentenaire du Discours, on peut lire dans une communication allemande les lignes suivantes :
« La discussion philosophique concernant le principe cartésien du cogito ergo sum a été poussée dans la situation philosophique actuelle jusqu’au point décisif, c’est-à-dire jusqu’à ce point où il doit se révéler que la négation de cette découverte cartésienne doit avoir pour conséquence la liquidation de toute la philosophie moderne en général, dont Descartes et Hegel marquent les étapes. »
Dans le cogito, Descartes a uni l’être et la pensée. L’un des aspects essentiels de cette union, c’est la conscience que prend l’homme de l’efficacité de la pensée rationnelle pour connaître l’être. C’est donc avec raison que le cogito cartésien devint représentatif du rationalisme des temps modernes. C’est pourquoi déjà l’irrationalisme du XIXe siècle a mené sa lutte contre la raison, en faisant le procès du cogito. Aujourd’hui, une certaine philosophie dite « existentielle » reprend des thèmes analogues.
Cette philosophie, dite existentielle, oppose le « sum » au « cogito » pour éviter, dit-elle, à la fois l’idéalisme et le rationalisme abstrait. Cependant, ce qui la caractérise, ce n’est pas qu’elle veut ou qu’elle peut remédier réellement à ces étroitesses. Pour cela on n’a nul besoin de la « philosophie existentielle ». Il y a longtemps, en effet, que les progrès de la philosophie ont dépassé l’idéalisme et la « métaphysique, au sens hégélien du mot.
Mais la « philosophie existentielle » ne veut pas entendre parler de ces progrès de la philosophie. Ce qui la caractérise, c’est précisément que c’est en se dressant contre le cogito qu’on affirme le réel et qu’on évite les étroitesses d’un rationalisme insuffisant. Car, de cette manière, on ne sort pas de l’idéalisme. Il n’est toujours pas admis que le réel n’a pas besoin de la pensée pour exister.
Les formules magiques par lesquelles on escamote le monde sont adaptées au goût du jour, mais le monde continue à être escamoté. Le sum disparaît ainsi. Ce qui reste, c’est le combat, non contre le rationalisme étroit, mais contre le rationalisme, et on prétend, d’une manière purement démagogique, que la mystique est le seul moyen d’affirmer l’être. Cependant, la mystique n’offre à l’homme que la réalisation fantastique de son être, et à présent, l’obscurantisme veut que l’homme tourne ses regards vers cette réalisation fantastique pour le détourner de sa réalisation effective.
Cette philosophie se réfère, comme on sait, à Kierkegaard. Voilà encore un philosophe « nouveau ».
A travers ses commentateurs, on perçoit l’inspiration et les procédés de la philosophie « existentielle ».
« Le sum, écrit M. Jean Wahl, est l’ennemi du cogito en tant que pensée abstraite. Il y a une guerre à mort entre le sum et le cogito. La pensée chez nous a tué l’être. » (Etudes Kierkegaardiennes) [2].
Mais qu’est-ce que « le cogito en tant que pensée abstraite » ? C’est, en fait, la pensée rationnelle, la pensée scientifique.
« Plus nous pensons au sens où la philosophie rationaliste entend ce mot, moins nous sommes au sens où Kierkegaard entend l’existence », dit le complaisant commentateur.
Pour la philosophie rationaliste, penser, c’est penser rationnellement, selon la méthode scientifique. Plus nous pensons de cette manière, moins nous sommes « au sens où Kierkegaard entend l’existence ». En effet, être, c’est être mystique. La philosophie « existentielle » prétend réaliser l’être par la pensée et recommande de « quitter la pensée spéculative pour découvrir la pensée existentielle, la pensée qui est passion, subjectivité, etc. ». Mais qu’est-ce que la pensée « spéculative » ? C’est la science et la raison. La pensée existentielle, c’est la mystique et la mythologie.
« Mais nous pouvons remonter au delà du cogito lui-même, explique M. Jean Wahl, en commentant Kierkegaard, et ce que nous trouvons à la racine, c’est le doute. La racine elle-même est pourrie, la racine elle-même est stérile. »
Ce qui est « pourri » et « stérile », c’est le doute méthodique, l’esprit critique qui ébranle les mythes et chasse les superstitions. Et la philosophie doit être condamnée parce qu’elle est née et parce qu’elle s’est développée dans la lutte contre l’obscurantisme.
M. Jean Wahl nous explique ensuite « qu’ayant condamné la philosophie, Kierkegaard va condamner aussi toute spéculation chrétienne : d’abord parce qu’elle est marquée par la philosophie ».
Enfin, « ce n’est pas seulement contre toute spéculation chrétienne que se révoltera Kierkegaard, mais contre tout le christianisme officiel, contre ce qu’il appelle toute chrétienté ».
Kierkegaard dit lui même que « la foi commence précisément où finit la raison » (Crainte et tremblement). Et puisque être, c’est être mystique, la prétendue opposition entre le sum et le cogito, s’appelle en réalité la mystique dressée contre la pensée rationnelle, l’affirmation de l’être. C’est pour l’homme, non pas l’acte pour lequel il se réalise. C’est, tout au plus, la « crainte » et le « tremblement » devant ceux qui veulent précisément empêcher, par le fer et par le feu, la réalisation de l’homme.
Dans les conditions actuelles, une telle mystique ne sera plus, pour reprendre les paroles de Marx, « le soupir de la créature opprimée, l’âme d’un monde sans cœur ». Elle sera elle-même sans cœur. La philosophie dite existentielle, d’apparence savante, retrouvera la vulgaire crainte et le tremblement banal pour l’existence particulière, l’espoir de la sauver par « l’angoisse », en se traînant aux pieds des assassins. Ce n’est plus un « arome spirituel », mais le « matérialisme sordide » d’un Munich de l’esprit. D’où ses alliances avec l’esprit de Munich.
M. Jean Wahl nous explique que « dès 1836, Kierkegaard était antidémocrate » ; que les mouvements de 1848 lui révélèrent ce qui menace un Etat chrétien, et qu’il en fut « terrifié » ; que selon lui, « maintenant à son tour le peuple doit être brisé ». Et il cite ce passage caractéristique, écrit en 48 :
« La tyrannie de l’égalité, le communisme, voilà la tyrannie la plus terrible. »
Kierkegaard avait condamné toute apologétique parce qu’elle cherche à justifier la mystique. Mais la philosophie existentielle cherche elle-même à justifier sa mystique en prétendant combattre l’idéalisme et la pensée abstraite. Elle ne combat, dans l’idéalisme philosophique, que l’atténuation de la mystique et dans la pensée abstraite seulement la pensée. C’est la pensée, et spécialement la pensée rationnelle, qu’elle rend responsable de la « diminution » de l’être. Autrement dit, si l’être humain ne possède pas dans cette société une vraie réalité, c’est à cause de la pensée, à cause de la science, de la raison, de la civilisation.
C’est la civilisation et spécialement les lumières qui font le malheur. Voilà aussi le thème que développera l’obscurantisme nazi.

Heidegger est une autre découverte de la philosophie la plus moderne. Là aussi on promet de sauver l’être contre la pensée. Et, avant tout, contre la pensée scientifique. Mais l’irrationalisme se présente ici avec la prétention de la rigueur.
« …la rigueur d’aucune science, écrit Heidegger, n’égale le sérieux de la métaphysique. »
Et l’auteur de Sein und Zeit ajoute :
« La philosophie – ce que nous appelons ainsi – n’est que la mise en marche de la métaphysique, par laquelle elle accède à soi-même et à ses tâches explicites. »
La question fondamentale de cette métaphysique, c’est « celle qui extorque le néant lui-même : pourquoi, somme toute, y a-t-il de l’existant plutôt que rien ? »
Suit alors une fabulation sur le néant et sur l’angoisse. Et de même que William James avait présenté son idéalisme philosophique comme un « empirisme intégral », de même Heidegger affirme que sa phénoménologie est le véritable positivisme.
Il écrit dans Sein und Zeit :
« Le titre ‘phénoménologie’ exprime une maxime qui peut être formulée ainsi : allons aux choses elles-mêmes. »
« Zu den Sachen Selbst ! ». Et quel est le résultat ? En allant Zu den Sachen Selbst, Heidegger retrouve la mystique de Kierkegaard, un sum qui soutient une guerre à mort contre le cogito, la philosophie qui n’est que la mise en marche de la métaphysique, la métaphysique dont les thèmes sont l’angoisse, le néant, et la mort.
Cette phénoménologie issue de Husserl qui, contrairement à ses prétentions, n’est qu’une variante de l’idéalisme, a développé une véritable scolastique. Elle est toujours à l’affût de néologismes, de fantaisies linguistiques et typographiques : symptômes caractéristiques d’une pensée qui n’a pas de matière propre et qui ne fait que ressusciter des vieilleries, en fuyant la lumière de la pensée rationnelle.
Heidegger écrit :
« Le Néant n’attire pas à sois ; au contraire, il est essentiellement répulsion. Mais en repoussant, sa répulsion est comme telle l’expulsion qui déclenche le glissement, celle qui renvoie à l’existant qui, dans son ensemble, s’engloutit. Cette expulsion totalement répulsante qui renvoie à l’existant en train de glisser dans tout son ensemble, c’est elle dont le néant obsède la réalité humaine dans l’angoisse et qui est comme telle l’essence du néant : le néantissement (Nichtung.) »
Au moins, Barbara et Baralipton, c’était encore la Logique. Mais chez Heidegger il y a autre chose.
« Si, écrit-il, la puissance de l’entendement se voit ainsi brisée dans le champ de la question concernant le Néant et l’Etre, c’est également du destin du règne de la « Logique » à l’intérieur de la Philosophie qu’il se trouve ainsi décidé. L’idée même de la « Logique » se trouve dissoute dans le tourbillon d’une interrogation plus originelle. »

Notes

[1Georges Politzer, « La philosophie et les mythes », La Pensée revue du rationalisme moderne, 1, avril-mai-juin 1939.

[2Le professeur Jean Wahl, 1888-1974, un des maîtres de la philosophie française, tout disciple de Kierkegaard et d’Heidegger qu’il était, fut interné en tant que juif en 1941 au camp de Drancy, d’où il s’échappa, avant de se réfugier aux Etats-Unis

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