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Le Var en Révolution - 1789-1794

mardi 22 janvier 2019, par René Merle

Chroniques dans le quotidien La Marseillaise.

Des lecteurs varois m’on demandé s’il était possible de redonner ici la suite de chroniques sur la période révolutionnaires que j’avais donnée au quotidien La Marseillaise en 1995-1996. Voici donc. Je fais précéder ces billets par ma participation au numéro spécial de La Marseillaise, le 14 juillet 1989.

René Merle, la Var en Révolution.

, La Marseillaise, 14 juillet 1989

« Violence de la pré-révolution, au printemps 1789, avant-gardisme populaire et jacobin en 1789-1792, décrochement de la bourgeoisie modérée, qui tourne à la trahison en 1793, livrant Toulon aux Anglais : l’évolution de cette partie de Provence (qui devient Var en 1790) peut surprendre si on oublie, les contemporains l’ont montré, quelles tensions sociales la sous-tendaient.

La Commune, lieu de tensions.
Le lieu de l’union ou de la division civile est la commune, qui rassemble les habitants dans ses rues serrées. Les cultivateurs, très majoritaires, habitent ces "villages-villes" à structure urbaine, à forte différenciation sociale, (aux extrèmes les journaliers, prolétaires de la terre, et les bourgeois, rentiers du sol). Communes soudées aussi par l’opposition au seigneur. D’où les descriptions données alors : épaisseur dialectale, analphabétisme, violence du monde paysan, poids politique et culturel de cette raisonnable bourgeoisie instruite. Dans villages et villes, (Brignoles, Draguignan, Hyères ...), un petit peuple d’artisans et de salariés dépend des notables. Mais, fait exceptionnel alors, à Toulon, grande ville avec 30.000 h, l’arsenal concentre une masse ouvrière. Ce Tiers-Etat différencié placera dans la Révolution des espérances parfois contradictoires.

Un monde rural enfiévré.
L’embrasement provençal de mars-avril 1789 a pour épicentre le futur Var oriental. Partout les ruraux règlent leurs comptes avec le château : à Sollies ils le mettent à sac, à Carqueiranne, accompagnés d’un notaire, ils exigent la fin des droits féodaux. Dans la fièvre patriotique de 1792, les paysans varois suppriment par la force les vestiges de la féodalité. En ce sens, ils sont gagnés à la République. Mais le prolétariat rural effraie : en 1789, l’émeute des "licheteurs" (journaliers) de la Crau, d’Hyères, est brisée par bourgeois et artisans. A chaque "émotion" la peur sociale unit possédants grands et petits, sans que pour autant les pauvres, aux motivations directement socio-économiques, s’engagent dans l’action politique durable : Les artisans seront plus politisés. Complexité des solidarités et divisions communales. Ainsi de l’inébranlable engagement jacobin du Beausset, ainsi de la division sociale, et politique, bourgeois-paysans dont les "missionnaires" jacobins, en 1792-1793, prennent la mesure à Salernes ou Rians par exemple, ainsi du glissement vers le banditisme royaliste de paysans pauvres déçus, après 1793, dans la région de Saint-Maximin ou de Pignans-Gonfaron.

Bourgeois et Jacobins.
Les bourgeoisies, acquises aux réformes en 1789, sont vite effrayées. Les cadres modérés du département se heurtent, dès 1790, aux jacobins toulonnais dont ils dénoncent l’égalitarisme. (Toulon est de fait le lieu d’un précoce et violent conflit politique : les ouvriers de l’arsenal, une partie du petit peuple, de la petite bourgeoisie patriote poussent la révolution en avant dès l’été 1789, Robespierre les salue en 1790. En 1791 les modérés tirent sur les jacobins). Si nombre de bourgeois varois, patriotes de 1792, demeurent montagnards en 1793, beaucoup sont girondins, fédéralistes. Mais leur révolte, prudente, ne va pas jusqu’à l’action armée. (Ceux de Saint-Tropez savent même accueillir, incognito, un représentant en mission). Les masses populaires ne les suivent guère. Par contre Toulon bascule. En 1792, l’avant-garde y règle ses comptes d’une façon si radicale (les administrateurs du département sont pendus) que le club jacobin, qui rayonne sur les sociétés populaires de la région, prend ses distances avec sa base populaire. Le premier guillotiné est le "pendeur" Figon, tailleur de pierres de La Seyne, exécuté par les siens. De cette rupture naissent l’impuissance jacobine et les reniements spectaculaires, alors que la peur sociale pousse vers le modérantisme, puis le royalisme et la trahison la plupart des bourgeois toulonnais, organisés dans leurs sections. Après quelques semaines d’opposition républicaine encore à la Convention, et malgré les sursauts de résistance de la plèbe montagnarde, on accueille les Anglais, on proclame Louis XVII au nom duquel on pend le jacobin Gueit, vitrier à Toulon : son crime était d’avoir participé à la prise des Tuileries le 10 août 1792 avec le bataillon des Fédérés !
Ainsi, en cinq années de mutations prodigieuses, le front uni du Tiers-Etat avait éclaté devant les choix de plus en plus radicaux exigés par le salut de la Révolution. A l’évidence, les engagements des uns et des autres auront, à terme, des conséquences durables sur les mentalités et les engagements politiques dans le Var des 19e et 20e siècles.
René MERLE »

René Merle - "Chroniques varoises" parues dans l’édition varoise de La Marseillaise en 1995-1996.

D’une République à l’autre.
L’insurrection varoise de 1851 surprit l’opinion nationale dans la mesure où le Var apparaissait, depuis 1815 et le retour des Bourbons, comme un département “blanc”, conservateur, royaliste. Or le voici qui se lève pour défendre la Seconde République et lui donner un engagement démocrate-socialiste.
Ce retournement montre bien qu’il n’existe aucune fatalité politique, et la leçon vaut encore pour aujourd’hui, où le Var vote majoritairement à droite.
Ce retournement procédait bien sûr des lentes et sourdes mutations qui travaillent le Var sous la Restauration et la Monarchie de Juillet, mutations auxquelles Maurice Agulhon consacra sa thèse bien connue. Mais il convient aussi de ne pas oublier la précocité et la force de l’engagement révolutionnaire du Var dans la décennie 1789-1799, qui va marquer définitivement les mentalités populaires.
La région toulonnaise et l’ouest du futur département sont l’épicentre des émeutes du printemps 1789, qui anticipent la Grande Révolution.
Les troubles toulonnais de décembre 1789 ont une répercussion nationale, tout comme les affrontements politiques qui suivent. Toulon est un laboratoire national de la lutte politique et des conflits de classe. Jusqu’au drame de 1793, et aux secousses qui le prolongent durablement.
C’est à ces péripéties fondatrices que seront consacrées quelques prochaines chroniques.

Les Paysans de Saint-Maximin
Fin mars 89, en pleine préparation des Etats-Généraux, et au sortir d’un dur hiver, la Provence s’embrase, quatre mois avant la France. Épicentre du mouvement, le centre et l’ouest de ce qui va devenir le Var. On se révolte contre les seigneurs, mais aussi contre la vie chère, les riches, les notables municipaux.
Révolte la plus parlante peut-être, celle de Saint-Maximin (26-28 mars), que les autorités appelent “l’émeute des paysans”. Profitant de l’assemblée du conseil, les paysans manifestent : "diminuez du prix du pain et des grains". Les notables cèdent. Les paysans demandent alors la garde nocturne des portes de la ville, ils défendent aux travailleurs d’aller à la campagne, font fermer ateliers et boutiques, visitent les maisons des notables pour chercher des grains. Ils exigent ensuite que le règlement fixant leurs journées de travail soit aboli par le conseil. Mais les menaces verbales ne sont pas suivies de violences.
La municipalité se ressaisit, arme les artisans qui obligent les paysans à regagner leurs maisons. Un détachement rejoint Ollières où les mutins ont dépéché des délégués. Bourgeois et artisans restent armés aux frais de la commune. Les émeutiers sont punis.
Qui sont ces “paysans” ? Des historiens rapides ont vu là invasion de la ville par la campagne. Alors qu’à l’évidence il s’agit, selon l’appellation provençale du temps, d’habitants de la ville, journaliers ou propriétaires si modestes qu’ils doivent louer leurs bras. Pour les bourgeois, ces paysans représentent le peuple, pauvre et dangereux. La conscience “varoise” restera marquée de cette opposition de classe qui fracture un Tiers-Etat par ailleurs uni contre les féodaux.

Toulon 1789, peuple et bourgeois
En 1789, après Marseille , Toulon est la seconde ville de Provence : avec 30.000 habitants, elle égale Aix la capitale.
A Toulon comme dans les autres cités provençales les riches bourgeois accaparent le pouvoir municipal, comme ailleurs un peuple d’artisans, de boutiquiers, anime la cité.
Mais le grand port militaire, contrôlé directement par le pouvoir central, abrite une foule de matelots (levés sur les côtes méditerranéennes) et leurs nobles officiers supérieurs. L’arsenal occupe un chef de famille sur 3 : pareille concentration ouvrière est exceptionnelle en Provence.
Le 23 mars 1789, une foule exaspérée où les femmes dominent envahit l’hôtel de ville où les bourgeois rédigent le cahier de doléances. L’évêché (musée du cours Lafayette) est mis à sac, le carrosse de l’évêque jeté dans le port. Les révoltés veulent la baisse du prix du pain, la suppression de l’impôt municipal sur les farines (le piquet). Les femmes des ouvriers de l’arsenal veulent que leurs hommes soient payés : ils n’ont rien perçu depuis la fin 1788 ! Dans une ville en état de siège, les ouvriers manifestent à la sortie de l’arsenal. Le lendemain la plupart ne reprennent pas le travail.
Les autorités cèdent : le prix du pain baisse, les troupes sont retirées. Des bourgeois avancent l’argent des salaires au trésorier de la marine.
Mais à partir du 25 l’agitation gagne les localités voisines, La Seyne soulevée contre le droit de piquet, Solliès où le château du seigneur est pillé, etc.
Cette pré-révolution toulonnaise montre dès le début le clivage entre les éléments du Tiers-Etat et l’apparition d’une force nouvelle, les ouvriers de l’arsenal.

De la communauté à la commune
La naissance des communes, en 1790, ne déconcerte pas les Varois habitués depuis des siècles au régime des “communautés” provençales.
En 1790, chaque localité du Var, chaque “communauté”, grande ou petite, jouit de larges privilèges conquis au moyen-âge, elle est administrée par un conseil municipal renouvellé par cooptation et en règle générale tenu par les “élites” : chaque communauté, même la plus petite, a ses notables et ses bourgeois. Sous la monarchie absolue, si la claire formulation publique de la vie politique est évidemment impossible, les structures municipales permettent aux tensions de s’exprimer, dans le cadre du microcosme communal. L’affrontement des partis municipaux est souvent confus : conflits personnels, oppositions d’intérêts, querelles religieuses ... Mais ces péripéties souvent clochemerlesques, habituent précocement à la vie politique et à sa laïcisation. Elles révèlent des oppositions profondes. Oppositions entre la communauté et les seigneurs. Oppositions entre les riches et les pauvres.
Ces conflits vont éclater au grand jour dans le nouveau cadre de la commune. Le terrain était prêt dans les localités varoises pour les divisions entre “patriotes” et royalistes, puis entre Girondins et Montagnards. C’est dans le cadre communal que les générations suivantes vivront les clivages entre Blancs et Bleus, puis entre Blancs et Rouges, et que la vie politique s’organisera en enjeu de pouvoir.

L’Arsenal et les débuts de la Révolution
L’originalité de Toulon tient à la présence d’une concentration d’ouvriers. Les effectifs de l’Arsenal fluctuent selon les besoins de la marine, et la perte de l’emploi est une menace constante. Mais ce sont entre 2000 et 4000 travailleurs civils, la plupart originaires de Toulon et La Seyne, que l’Arsenal emploie avant 1789, pour la construction, l’entretien, l’approvisionnement de la flotte. Main-d’œuvre à laquelle il faut ajouter les 2500 galériens.
L’intervention de ces ouvriers est décisive dès les débuts de la Révolution. Ils constituent une base de masse pour le mouvement politique, tout en agissant pour des revendications spécifiques.
Ainsi l’émeute de mars 89, émeute de la misère qui mobilise les femmes, mobilise aussi les ouvriers de l’Arsenal qui exigent de recevoir leur paye non réglée depuis des mois.
Fin 89, l’intervention politique des ouvriers a des répercussions nationales, Robespierre les salue depuis Paris. Ils s’opposent en effet violemment à l’état-major de la marine qui refuse les emblèmes révolutionnaires dans l’Arsenal et la participation citoyenne des ouvriers. C’est par l’arrêt de travail qu’ils exigent la réintégration de deux d’entre eux licenciés pour raison politique. Aux violentes manifestations de rues s’est donc ajoutée une forme d’action nouvelle, spécifique. Cette première “grève” procède à la fois de l’engagement politique et de la conscience ouvrière en gestation. 
Avec la victoire politique le calme revient. Mais il recouvre une maturation : dès 1790 les ouvriers manifestent contre des licenciements “économiques” à l’Arsenal. Parallèlement à la conscientisation politique se met en place un embryon d’organisation “syndicale”.

Bleus, Blancs ... et Rouges des Arcs.
Longtemps après la Révolution, dans la mémoire varoise, des communes pourtant politiquement divisées apparaîtront comme des bastions “bleus” du jacobinisme - ainsi Le Beausset - ou comme des citadelles “blanches” du royalisme - ainsi Lorgues.
Mais dans nombre de communes, la Révolution va apparaître comme l’affrontement de deux clans bourgeois. Ainsi aux Arcs, dont le cas a été étudié par G.Gavoy (repris par M.Agulhon).
La “compagnie de grenadiers” qui arbore cocarde rouge et tient violemment la rue entre 1789 et 1792 est composée d’hommes du tout petit peuple, du “sous-prolétariat”. Mais son chef est le maire Fedon, riche notaire. Au nom de la religion, il manipule les pauvres ouvriers de ses moulins à huiles, de ses fabriques de soie, les journaliers de ses propriétés et de ses forêts. Au nom de l’égalité il les dresse contre les bourgeois acquéreurs de biens nationaux.
Face à Fedon un autre notaire et propriétaire, Truc. Autour de lui, regroupés dans le club jacobin, les petits et moyens propriétaires, artisans, bourgeois qui de longue date géraient la communauté et s’opposaient déjà à Fedon, l’agent du seigneur et du parlement d’Aix.
Malgré les violences de ses troupes de choc, Fedon est écarté de la mairie en 1792. Truc le bourgeois jacobin l’emporte. Pour longtemps.
A la chûte de Napoléon, en 1814, on ne s’étonnera pas de retrouver Fedon mener le sous-prolétariat des Arcs aux violences de la “terreur blanche” contre les bourgeois “bleus”.
Il faudra encore une ou deux générations pour que ce “petit peuple” trouve le chemin de la République démocratique et sociale, la “Bouano”.

Blancs et Noirs de Toulon.
Toulon sous la Révolution connaît un double affrontement.
1789-1792 : face à face tendu entre le commandement de la marine nostalgique de la monarchie absolue, et le peuple. La bourgeoisie défend son pouvoir municipal et soutient la monarchie constitutionnelle.
Les bourgeois aisés se regroupent dans le très modéré Club St. Pierre, “les Noirs”. Les autres se mêlent au peuple, dans le démocratique Club St. Jean, “les Blancs”. La symbolique des couleurs toulonnaises est spécifique !
La ville est petite, fermée de remparts. Sa limite nord est ce qui deviendra plus tard le Bd de Strasbourg. “Les Noirs” dominent les rues aisées de l’ouest (le bas de l’actuelle rue d’Alger). “Les Blancs” siègent au bas du Cours Lafayette, et recrutent surtout à l’est, dans le populeux quartier de Besagne. Ils investissent la municipalité alors que les modérés toulonnais contrôlent le directoire du département.
Avec la guerre, la poussée démocratique de l’été 1792, la chûte de la royauté, les modérés sont balayés. Le Club St.Jean dirige en maître la cité.
En 1793, les révolutionnaires se divisent : contre les Girondins plus modérés, les Montagnards mobilisent les énergies populaires pour gagner la guerre, sauver la Révolution. Il en va de même à Toulon, alors que le peuple, déçu, subit la vie chère, les privations, la militarisation du travail. Le Club S.Jean en est doublement affaibli. Les modérés prennent alors le pouvoir dans les assemblées électorales (“sections”). Le Club St.Jean, montagnard, est dissous, ses militants sont pourchassés. Tout en se proclamant Républicains, les “Sectionnaires” basculent dans l’été 93, arborent le drapeau blanc, accueillent à Toulon les troupes ennemies, anglaises au premier chef.

Le Comité Central de l’Arsenal.
Dans une étude stimulante, A.Tramoni a montré l’importance et l’originalité du Comité Central des ouvriers de l’Arsenal, qui s’affirme fin 92, début 93. Constitué de délégués élus par les ateliers, il représente les ouvriers face à la direction. Il s’agit donc, malgré la loi Le Chapelier (1791) interdisant les groupements professionnels, d’une ébauche de syndicat. D’autant que le Comité cherche la liaison avec l’arsenal de Brest.
Ces militants sont partisans de la Révolution, mais on ne les retrouve pas parmi les dirigeants du Club St Jean, le bastion révolutionnaire. C’est à l’arsenal qu’ils se consacrent. Forteresse révolutionnaire, mais forteresse ouvrière, où les idéaux égalitaristes, voire libertaires, ne coïncident pas vraiment avec ceux des bourgeois jacobins qui ont fait voter la loi Le Chapelier. Au nom des ouvriers, le Comité veut “discuter avec force nos droits méconnus”, négocier les salaires, faire élire les candidats à la maîtrise, etc.
Le Comité prend ses distances avec les Jacobins en 93 : la vie est chère, le travail dans l’arsenal militarisé. C’est la rupture en juin quand les ouvriers sont payés en assignats dévalorisés. Ce qui explique leur passivité quand les “Sectionnaires” prennent le pouvoir en juillet. Par contre les ouvriers réagissent en août quand les bourgeois passent au royalisme. Mais il est trop tard. Le Comité disparaît. Après la reprise de Toulon par les républicains, l’arsenal, grossi de nouveaux travailleurs, est rudement “discipliné”. Il n’y a plus place pour un embryon de syndicat. Cependant, l’arsenal continue à soutenir la démocratie avancée. En pleine réaction anti-jacobine (prairial an III), seul avec Paris Toulon participe à la dernière journée révolutionnaire : l’arsenal fournit le gros des insurgés qui marchent sur Marseille.

Saliceti (1757 - 1809).
Parmi les Conventionnels accompagnant l’armée républicaine devant Toulon, en 1793, un nom un peu oublié : Christophe Saliceti.
Le saluer n’est certes pas saluer un “homme de bronze”, aux certitudes immuables, mais un homme de courage et d’engagement. Ce fils de la Méditerranée corse, italienne, française traverse notre histoire dans les élans et les contradictions de la Révolution. Il combat pour un avenir meilleur et l’adversaire principal sera toujours désigné. Mais, dans ce combat, il doit constamment choisir entre deux voies dans lequelles il peut se reconnaître, et non entre le Bien et le Mal, le Vrai et le Faux. Ainsi, né dans une Corse libre, il se retrouve sujet français, mais, comme tant de jeunes Corses, il fait ses études de droit à Pise. Ainsi l’avocat indépendantiste, partisan de Paoli et sa constitution des Lumières, rallie la Révolution française : député du Tiers Etat, élu de la Montagne à la Convention.
Devant Toulon, il fait nommer Bonaparte commandant de l’artillerie, acte décisif. Mais il refuse la répression aveugle dirigée par certains conventionnels, futurs fossoyeurs de la république.
A Toulon il croise Buonarotti, bientôt communiste, soutient en 95 la révolte jacobine et égalisatrice, et subit la répression de la république bourgeoise. Mais il participe de la promotion de cette bourgeoisie, s’enrichit en achetant des biens nationaux. Quand Bonaparte se pose en sauveur des acquis bourgeois de la Révolution, il le sert. L’Empereur en fait le modernisateur de Naples. Il y meurt empoisonné, sans doute par les tenants du passé.
Saluer Saliceti n’est saluer l’opportunisme, mais manière de dire que, quand les temps sont neufs et l’action nécessaire, il n’est pas de recettes pré-écrites, seulement des prises de responsabilité que l’Histoire "juge", quand elle ne les oublie pas.

Le Fort Napoléon
Les bourgeois des sections de Toulon refusent l’autorité de la Convention et ouvrent le port aux Anglais, fin août 1793. Le siège allait commencer.
Les armées françaises sont enfoncées aux frontières, les révoltes vendéenne et fédéraliste secouent le pays, et les Anglais croient en une défaite prochaine de la Convention. Toulon sera un gage inestimable dans les négociations de paix. Des générations de spécialistes se sont empoignés à propos du siège. Et pour beaucoup la cause était entendue : une armée républicaine inefficace, dirigée par un “général plébéien” incapable, Carteaux. Le coup de génie enfin accepté du jeune officier Bonaparte, qui tourne l’attaque, déloge les Anglais du littoral seynois, et offre la victoire à la Convention.
Les contemporains n’ont pourtant pas considéré que Bonaparte avait joué ce rôle décisif. Ils ont par contre souligné son efficacité dans le commandement de l’artillerie.
Le plan attribué à Bonaparte était en fait une évidence pour tous. Les forts de Balaguier et de l’Eguillette, sur le littoral seynois, commandent la rade. S’en emparer mettrait les Anglais à merci. Oui, mais il fallait auparavant prendre la Grande Redoute, qui les domine, sur la hauteur du Caire (l’actuel fort Napoélon). Et le général en chef n’en avait guère les moyens matériels et humains. Il ne les aura qu’en novembre, avec le redressement français aux frontières et la défaite des fédéralistes. Les Anglais comprennent que la partie est perdue en Europe. Comment alors tenir Toulon ? L’assaut victorieux contre la Grande Redoute, (où Bonaparte est blessé) leur fait abandonner les deux forts le 17 décembre, puis Toulon le 19.
De La Seyne ville au Fort Napoléon, haut lieu de la culture contemporaine, et de celui-ci aux forts du littoral, bien connus des promeneurs et visiteurs, pourquoi pas un itinéraire patrimonial et "historique" qui populariserait cette page d’histoire ?

La Cadière en révolution
Rares sont les communes du Var qui n’ont pas leurs passionnés d’histoire locale. Parmi ces nombreuses publications, je signale le remarquable travail des “Amis de la Cadière”. Après un très intéressant “Cahier” sur la vie municipale et locale en 1789-90, ils viennent de publier un “Cahier” passionnant, “1793-1794, La Cadière et la siège de Toulon”. J.Cachard, R.Fieschi, P.Baldy y proposent une visite des archives communales, dont le résultat n’intéressera pas que les Cadiérains. L’exemple est d’autant plus pertinent qu’il s’agit d’un grosse commune : derrière Toulon (25000 h.), La Cadière (4324 h.) talonne La Seyne (5035 h.) et dépasse Le Beausset (3000 h.). Entre Toulon et la Ciotat, souvent rivale des proches voisins Le Beausset, Le Castellet, La Cadière a une forte conscience communautaire, une ancienne tradition d’administration. Le riche terroir agricole englobe encore Saint-Cyr et Les Lecques. Artisans, commerçants, bourgeois sont concentrés dans le bourg perché.
Une bourgeoisie de propriétaires, hommes de loi, notaires, médecins, dirige la cité depuis longtemps. Après en avoir soutenu les débuts, ces notables hésitent devant le caractère avancé que la révolution prend à Toulon ou au Beausset. Ici peu d’extrémisme républicain, encore moins d’abandon royaliste.
En 93, quand Toulon bascule dans le fédéralisme, et s’offre aux Anglais, La Cadière soutient la république montagnarde. Bon sens politique pour certains, opportuniste pour d’autres, la commune a choisi son camp dans la crise décisive.
Cet engagement n’exclura pas la main tendu aux Cadiérains que les choix ou les hasards ont amenés dans le camp d’en face. Il représente la position d’une partie de la bourgeoisie varoise, modérée mais républicaine.

Baptêmes révolutionnaires
On sait combien est fort chez nous le sentiment d’appartenir à une communauté locale. “La Commune”, le mot désigne encore aussi bien la localité que le bâtiment municipal, le pouvoir local. C’est dire combien est délicate toute intervention sur le nom ... de la commune, combien elle peut déconcerter et irriter les habitants. Au plus fort de la poussée jacobine, les autorités révolutionnaires n’hésitent pas cependant à rebaptiser des communes du Var.
Il s’agit d’extirper les marques de la féodalité, de rayer de la carte administrative ces châteaux que les paysans révoltés avaient peu auparavant pris d’assaut. Ainsi Chateaudouble devient Montdouble, Entrecasteaux (du provençal "castèu") devient Entremontagnes. Grimaud change en Athénople le nom du seigneur (les Grimaldi de Monaco, Grimaud en provençal) .
Il s’agit aussi de laïciser les noms à consonance religieuse. Saint-Julien (le Montagnier) devient Montrocher, Saint-Martin (de Pallières) devint Roc Tarpéien, Saint-Maximin devient Marathon, Saint-Tropez devient Héraclée. On reconnaît sans peine le culte héroïque de l’antiquité dont témoignaient tant de lettrés patriotes. Nous reviendrons sur le cas très particulier de Saint-Nazaire, qui devint un temps Sanari, et de Saint-Zacharie qui devient Barras, Théoulen.
Les patriotes de La Roquebrussanne préférèrent habiter à Roquelibre. Et l’on sait qu’après la défaite des insurgés passés aux Anglais, “l’infâme Toulon” fut rebaptisé Port-la-Montagne.
Indifférents aux séductions de l’étymologie et des anciens cadastres, les révolutionnaires varois voulaient faire du neuf, et donner du sens. Il est évident que la greffe ne tint pas : la réaction thermidorienne balaya sans peine ces noms nouveaux, qui n’avaient pas rencontré un vrai assentiment populaire.

De Saint Nazaire à Sanary
Suite à la chronique précédente, des lecteurs me demandent de préciser par rapport à Sanary.
Dans leur phase déchristianisatrice, les révolutionnaires varois remplacèrent les noms de communes évoquant un saint par des noms tirés de l’histoire républicaine greco-romaine.
Une grande partie de la population de Saint-Nazaire était acquise à la Révolution ; dès mars 1789 pêcheurs et paysans avaient participé aux émeutes qui mirent en place précocement chez nous les nouveaux pouvoirs.
Quand il s’agira de débaptiser les communes à noms religieux, c’est tout simplement le nom provençal de la localité que reprirent les Sanariens. En provençal “Nazaire” se dit “Nàri”. Ne pas confondre avec “un àri”, prononcé “nàri”. Tout bouliste sait ce que “faire un nàri” veut dire.
“Saint Nazaire” devint donc “Sanari”. Ajoutez un y pour faire mieux, et vous avez “Sanary”.
D’une pierre deux coups : on enlevait ce “Saint” qui gênait les révolutionnaires francophones, on officialisait le nom que chacun utilisait, en un temps où le provençal était langue de tous.
Mais remarquez la double prudence des Sanariens : on se garde d’écrire, comme la logique l’aurait voulu, “Sant Nàri” ou “San Nari”. En écrivant “Sanary”, on évite l’évocation religieuse. En déguisant le mot provençal, on ruse avec le pouvoir central (qui considère le provençal comme un patois à extirper).
Situation difficile pour ces révolutionnaires sanariens, écartelés entre leurs convictions politiques et leur attachement à la langue populaire.
Avec la fin de la période révolutionnaire, les autorités reprirent le nom français en 1801. Mais l’histoire chargée de sens du nom de Sanary allait continuer, nous y reviendrons un jour.

Révolution ... et feuilleton.
Une chronique prédédente soulignait l’importance de la Révolution dans la naissance d’une conscience varoise et son rapport à la nation. Mais cet impact a été revisité au 19e siècle par des Varois très conservateurs, qui ont grandement influencé leurs contemporains.
Ainsi le Toulonnais Hubert Lauvergne (1797-1859), médecin de la marine, avec son Histoire de la Révolution dans le departement du Var (1838). Si Lauvergne toucha les lettrés, Dominique toucha le public populaire.
Antoine Dominique (1836-1906), employé à la mairie de Toulon, est connu comme auteur d’études sur le choléra qui ravage périodiquement la cité. Je l’ai surtout rencontré en lisant ses feuilletons, en l’identifiant comme auteur de L’assassinat de la rue Magnaque, “roman policier” toulonnais, en étudiant l’écriture provençale du temps (le dossier va paraître pour 1860-1910, vous y verrez la place de Dominique, alias Bénézi).
Dans les années 1860-70, Dominique signe (de son nom, ou de pseudonymes) des feuilletons dans la presse varoise de droite et dans le conservateur Petit Marseillais, très lu à Toulon. Sa matière est régionale. Ses romans toulonnais (Le Mariage aux baïonnettes, Le siège de Toulon en 93, sont profondément hostiles aux Montagnards, et participent de la vision que le Second Empire, puis l’Ordre Moral des années 1870 imposent au “Var rouge”.
Dominique s’opposera ensuite à la gauche varoise, et particulièrement au maire de Toulon Dutasta, qu’il combat en français dans Le Petit Toulonnais et en provençal dans la satirique Toùténo. Ce combat sera perdu, mais le discrédit jeté sur la période montagnarde perdurera, y compris dans le camp des républicains fidèles à 1789.

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