Categories

Accueil > φιλοσοφία > Henri Lefebvre sur Politzer, 1944

Henri Lefebvre sur Politzer, 1944

mercredi 23 janvier 2019, par René Merle

L’itinéraire de Politzer

Complément à Sur la "philosophie existentielle" et Heidegger

En octobre 1944, malgré la pénurie de papier, reparaissait La Pensée, revue du rationalisme moderne. Dans ce n°1 de la nouvelle série, hommage était rendu aux six collaborateurs de La Pensée résistants « morts pour les droits de la pensée ». Parmi eux, Georges Politzer [1903-1942]. En voici le texte, signé H.L (le philosophe Henri Lefebvre, ami de jeunesse et camarade de militantisme de Politzer).

« Je voudrais dire longuement quel étrange garçon fut Georges Politzer. J’entends encore son rire de jeune homme, un rire rauque, forcé, sombre : un rire de rebelle. A cette époque, nous étions tous un peu anarchistes. Georges riait souvent et beaucoup : devant un chapeau melon, devant le parapluie d’un petit bureaucrate, en lisant tel prix Goncourt, en assistant à tel cours de la Sorbonne. Sans paroles : son rire suffisait.

Il saisissait admirablement ce qui se mêle de routines, d’habitudes figées et de mœurs petites-bourgeoises à notre pureté française. Toujours, partout, il voulait le « grand style ». Nous étions terriblement exigeants !
Georges, plein d’ambitions juvéniles, se proposait de passer en cinq ans la licence, le diplôme d’études supérieures et l’agrégation de philosophie ; il y réussit [1]. Il voulait épouser une Parisienne jolie, fine et spirituelle ; il y réussit. Il cherchait en ce temps, chez les femmes, ce qui différait le plus de lui-même : la grâce légère, la fragilité.

Nous allions souvent travailler dans la petite bibliothèque Victor Cousin, à la Sorbonne. A côté de nous venait s’asseoir Bergson. Quand l’illustre philosophe entrait, tout chétif, tout étriqué, un vrai penseur de cabinet, Georges se mettait à rire, et pas en sourdine. Nous avions adopté comme premier dogme le mépris absolu pour le bergsonisme. Les tares des époques que nous estimions révolues, nous les retrouvions dans cette doctrine. Nous voulions une rénovation complète de la pensée française ; nous l’attendions, elle devait être prochaine et foudroyante comme une révélation. Bien entendu elle devait être notre œuvre. Que d’illusions perdues ! – Notre mot d’ordre philosophique : « retrouver l’objet » n’était d’ailleurs pas absurde. Nous estimions que ce programme transcendait l’intériorisme bergsonien.

Pour manifester son mépris de la « pure » intériorité, Georges allait acheter des sandwichs énormes ou des tartes et les mangeait à grands bruits de mâchoires près de l’illustre philosophe. Ou bien nous apportions sur la table, où elle grignotait des feuilles de salade, la tortue familière de sa fiancée, et nous la laissions courir sur le parquet, entre les jambes du grand homme, qui se réveillait alors de son rêve spéculatif pour considérer avec un peu de surprise ce produit du monde extérieur. Il ne soupçonnait pas que l’étudiant capable de ces gamineries écrirait l’étonnant pamphlet intitulé : la Fin d’une parade philosophique : le bergsonisme.

Les plaisanteries ont toujours un sens. Comme des noyés se débattent pour saisir un point solide, enveloppés que nous étions dans le subjectivisme de Bergson et de Brunschwicg, étouffés dans cette brume molle et tiède, nous cherchons le libre, le monde, la vie. Alors, à cette époque, nous avions inventé des doctrines et pris des positions philosophiques que nous aurions pu exploiter avec succès sur le plan universitaire, si la rigueur de notre logique, et aussi, il faut bien le dire, de notre honnêteté fondamentale ne nous avaient pas amenés à poser le problème de l’action, en dépassant le problème purement « théorique ».

Georges Politzer en doit pas être seulement considéré comme un symbole actuel du courage politique. Figure vivante, il représente aussi l’effort acharné des meilleurs éléments d’une génération pour sortir du désordre spirituel. Il faudrait écrire l’histoire de cette génération, c’est-à-dire l’histoire idéologique de l’entre-deux-guerres. Nous relèverons le défi lancé par Drieu la Rochelle, dans son roman Gilles, qui, de l’entre-deux-guerres, n’a voulu voir que la pourriture.

Nous avons alors fondé des revues, pour exposer nos tentatives et nos tâtonnements : Philosophies, puis L’Esprit ; puis après un bond dans notre dialectique, la Revue marxiste. Georges se voulait alors psychologue. Il écrivit un remarquable ouvrage : Critique des fondements de la psychologie, et fonda séparément la Revue de psychologie concrète.
La Critique des fondements de la psychologie devait comporter plusieurs volumes. Le premier seul a paru [2]. L’ouvrage a été abandonné. Je dirai ailleurs plus précisément les raisons de cet abandon ; au cours de nos discussions, Georges fut amené à préciser sa pensée, c’est-à-dire à abandonner la psychologie. Ceux qui lisent aujourd’hui cet ouvrage pour y chercher la pensée de Georges Politzer doivent savoir que c’est un ouvrage dépassé, volontairement délaissé par son auteur, bien qu’il ne se soit pas expliqué ex professo sur ce point. L’article publié dans le dernier numéro de la Pensée en 1939, sous un pseudonyme, est explicite. La psychanalyse, base de la Psychologie concrète, s’y trouve soumise à une critique, qui atteint, à travers la psychanalyse, non seulement la psychologie traditionnelle, mais toute psychologie. [3]

Vers 1928-29, notre groupe abandonna les doctrines entachées d’idéalisme. Politzer substituait la sociologie scientifique à la psychologie, comme centre de ses préoccupations et de ses recherches. Et ce fut l’adhésion au marxisme, à la pratique inséparable de la théorie, c’est-à-dire au parti communiste.
Une nouvelle période de sa vie commença en 1930. Sans abandonner son poste de professeur au lycée d’Évreux, puis au lycée de Saint-Maur, il assume des tâches de plus en plus vastes. Sa puissance illimitée de travail lui permet de tout mener de front. Il devient économiste ; à l’Université ouvrière, il forme des centaines de militants, cadres de l’action légale et illégale contre le fascisme. Son ascendant, son prestige grandissent. Ses chroniques de l’Humanité sont lues par un public toujours plus vaste.
Et dans toutes les discussions idéologiques, dont l’histoire de notre époque révélera plus tard l’importance, il prend une part considérable, unissant la fermeté doctrinale à la souple dialectique.

Les recherches de Georges Politzer se tressent avec celles de ses amis. Au moment où tant d’écrivains insistent sur la solitude éternelle de chaque être humain, je tiens à marquer cette communauté profonde qui s’affirme et triomphe jusque par delà la mort.
Quelle distance entre l’adolescent de 1923 et le militant de 1939 ! L’expérience, la méditation et surtout la vie profonde du grand parti avaient transformé le rebelle en un homme politique, en un futur homme d’État.
Ceux qui l’ont tué savaient ce qu’ils faisaient.
La personnalité de Georges était si forte, son rayonnement si grand, que les représentants de la pensée française libre, marxiste et non marxiste, se groupèrent tout naturellement autour de lui, lorsque vint la période de la lute clandestine [4].

La tragédie – la mort du héros – est maintenant assez connue. Je me contenterai d’insister sur un détail.
Vers 1930, Georges fut arrêté lors d’une manifestation. Le policier qui l’interrogea le connaissait très bien ; ayant fait ses études à la Sorbonne, ce policier avait lu la Critique des fondements de la psychologie. « La police se perfectionne et les policiers se modernisent, disait Georges. Ils utilisent maintenant la psychologie. C’est tout naturel. Ce monsieur affectait la plus grand politesse ; il aurait très bien su torturer ses victimes, je le sentais, moi, ancien psychologue. Les limites de la psychologie et celles de la perspicacité policière me semblent coïncider. »

Je crois voir Georges dans sa cellule. [5] Il est enchaîné, les mains derrière le dos, depuis trois mois. Supplice physique, les liens entrent dans la chair, mais aussi et surtout supplice psychologique. On veut lui arracher un reniement. Pour retrouver sa liberté de mouvement, il n’a qu’un mot à dire, ou peut-être qu’une signature à poser sur une feuille blanche… Mais ce mot et cette signature ont une importance capitale. Pour délivrer ce corps, il lui suffit de renoncer à sa pensée. Il lui suffit d’appeler le gardien ; de donner un blanc-seing à l’ennemi qui l’utilisera aussitôt et prêtera à Georges Politzer les déclarations les plus démoralisantes pour les militants qu’il a lui-même formés. La feuille blanche est devant lui. Georges ne ferme pas les yeux. Il ne voit même pas, halluciné par instants, son paraphe noté en bas de la feuille blanche. Le « Non » est absolu. Georges sait qu’il va vers la mort, et la mort n’a pour lui aucun prestige mystique. Simplement il va mourir et il le sait, implacablement lucide. Il ne faiblit pas, il ne peut pas faiblir. Il n’est pas seul dans cette cellule : il a avec lui la certitude du savant, et la présence de tous ses camarades. Les bourreaux n’ont pas prévu cette calme certitude, que leur psychologie nomme obstination et folie.

La porte s’ouvre. Un homme élégant, un peu gêné, entre avec la troupe des gardiens : c’est Pucheu qui vient tenter d’arracher à Georges Politzer l’impossible reniement [6]. Vingt-quatre heures de torture et puis la mort. [7]
Georges Politzer a réuni en lui l’héroïsme du philosophe, celui du patriote, celui du rénovateur de la société humaine.
H.L. »

En reproduisant ce document, je me garde d’entrer dans les violentes polémiques ultérieures au sujet de l’œuvre de Politzer, à commencer par celle lancée fin 1946 par la revue Octobre de Claude Bourdet et Henri Frenay, défendant l’idée d’une stérilisation, voire d’un reniement de la pensée initiale de Politzer, à cause de son passage au P.C. Polémique qui se prolonge par la sévère condamnation de la psychanalyse par la revue communiste La Nouvelle Critique en 1949.

Notes

[1réussite d’autant plus méritoire que Politzer, d’origine hongroise, avait dû quitter la Hongrie après l’écrasement de la république communiste des Conseils, qu’il avait soutenue. Il s’était installé en France en 1921 et en cinq ans obtint effectivement tous ces titres

[2Politzer donne là le premier ouvrage français présentant l’œuvre de Freud, dans laquelle il salue une clé de la psychologie concrète, rompant avec le formalisme et la vacuité de la psychologie idéaliste. Mais il soumet le freudisme à une critique interne

[3Cf. son article "La fin de la psychanalyse", publié sous le pseudonyme de Morris dans le n°3 de La Pensée en 1939. Cette critique de la psychanalyse a valu, avec son engagement précoce de résistant, à Politzer l’honneur d’être adoubé par l’impitoyable Michel Onfray, ce qui n’est pas peu dire

[4Politzer la mène notamment par la publication d’un bulletin clandestin, diffusé dans les milieux intellectuels, appelant à la résistance contre les nazis

[5Politzer fut arrêté en février 1942 pour infraction à l’interdiction du parti communiste

[6Pucheu, secrétaire d’État à l’intérieur du gouvernement de Vichy

[7Politzer fut livré aux Allemands et fusillé au Mont Valérien en mai 1942

Répondre à cet article