Categories

Accueil > φιλοσοφία > Défendre la « Culture classique » ?

Défendre la « Culture classique » ?

vendredi 25 janvier 2019, par René Merle

De la culture « classique » et du néo-libéralisme

Alors que le fameux « vivre ensemble » se fracasse sur la médiatisation d’une incivilité et d’une violence croissantes, alors que tant de combats défensifs sont menés, souvent sans espoir véritable, sur les terrains de l’emploi, de la santé, des retraites, des services publics, de la démocratie, etc., il peut apparaître vain de réfléchir sur la « culture classique ».

S’interroger sur la « culture classique » ne serait donc qu’un luxe d’« intellectuel », féru de sociétal et coupé des réalités sociales ? Je ne le crois pas.
Pour aller vite (et au risque du schématisme), ces quelques lignes veulent montrer, au contraire, que la mise au musée actuelle de la « culture classique » participe du conditionnement des esprits, de leur défaussement vers de modernes opiums, et, partant, de leur résignation devant les agressions sociales que nous tentons de combattre.

Mais entendons nous d’abord sur quelques définitions. Pour les gens de mon âge, qui, au sortir de la Seconde Guerre ont connu le fossé entre lycée « classique » et collège « moderne », l’adjectif « classique » risque de s’inscrire dans le seul cartouche des humanités gréco-latines, voire de se réduire à l’apologie ou au rejet de l’enseignement du latin.
Alors, « culture classique » ? Sans l’opposer le moins du monde à la nécessaire culture scientifique et technologique, comme bien d’autres j’entends par là l’héritage positif des différentes strates du passé, depuis l’Antiquité. Cet héritage est un atout pour acquérir la connaissance de l’être humain et la compétence des choses de ce monde. Il est un des fondements de la civilisation, et donc de l’éducation : philosophes, historiens, critiques littéraires et artistiques, etc., ont (devraient avoir) pour mission de le transmettre, dégagé des implications idéologiques propres à chaque période, et de l’enrichir, sans pour autant camper sur des positions conservatrices stériles.

À cet égard, une réflexion sur la « culture classique » participe de la défense de l’Éducation Nationale, si gravement menacée, défense qui mérite mieux que le conflit « pédagogistes - traditionalistes », ramené à la meilleure manière d’adapter l’élève (pardon, « l’apprenant ») à ce monde en mutation. On sait combien les « humanités » sont facilement sacrifiées alors sur l’autel de l’efficacité et de la rentabilité.

Le temps n’est pas lointain où cette « culture classique » était l’apanage de la classe dominante, celle des bourgeois rassis de la Monarchie de Juillet et du Second Empire. Mais elle était aussi celle de fils de cette bourgeoisie, qui, au nom même de leur culture, et leurs yeux ouverts sur les réalités, initiaient la contestation sociale. Marx et Engels en sont bons exemples.
C’était aussi le temps où, dans son incessante demande d’instruction publique, fondée sur le souvenir de la grande Constitution de 1793, la partie la plus éclairée du « peuple » revendiquait l’accès à cette culture des dominants.
On sait d’ailleurs devant quelle contradiction se trouvèrent alors les premiers militants artisans et ouvriers, autodidactes, socialistes et communistes première manière. La nécessaire accession du peuple au savoir et à la culture des bourgeois, accession libératrice, n’entraînerait-elle pas, aussi, la pénétration de l’idéologie dominante dans le monde ouvrier et l’intégration des travailleurs à une société capitaliste « apaisée » ? [1]
On se souvient aussi des débats qui accompagnèrent la décisive réforme de Jules Ferry et les méfiances des anarchistes, voire des guesdistes, devant l’enseignement officiel intégrateur…
On se souvient enfin des critiques post-soixante huitardes contre « l’école bourgeoise »…

Mais on peut aussi évoquer, jusqu’aux années 1950-1960, la dureté de bien des parents « du peuple », encourageant l’instituteur à sévir, y compris par la gifle, si l’enfant ne travaillait pas assez. Tout comme on peut se souvenir de la haine des intellectuels, ces fainéants, manifestée par les mêmes parents frustrés de réussite scolaire et envoyés en apprentissage dès le certif…Et on peut se souvenir aussi, (parabole a contrario de cette frustration ouvrière tournée en haine de « celui qui sait »), d’un Thorez apprenant le latin auprès du normalien Cogniot…

Tout ceci est de l’histoire ancienne. Ne nous y trompons pas, aussi fermement que puissent camper sur des positions conservatrices académiciens, chroniqueurs du Figaro et défenseurs élitistes de la langue française, la classe dirigeante, en tant que classe [2], a abandonné sa « culture classique », tout comme elle a abandonné ses valeurs traditionnelles. Et les deux abandons sont inextricablement liés.

Bien sûr, la classe dominante n’en dédaignera pas l’usage, s’il s’agit de conforter les « gens de peu », attachés à une vision traditionnelle de l’enseignement, à une conception moralisante de la culture, et abasourdis devant la soi-disant « contre culture » artistique. Le sirop de la collection Harlequin n’a pas fini de couler.

Elle ne dédaignera pas surtout d’en faire usage s’il s’agit de fournir des joujoux culturels aux classes dites moyennes (multiplication des expositions rétro, opéras, revues « spécialisées » en philo, psycho, littérature, histoire, etc, médiatisation de débats à l’emporte-pièce, le dernier en date étant celui autour du pamphlet anti freudien d’Onfray [3].

Mais en fait, la « culture » des nouvelles classes dirigeantes, toute condescendante qu’elle soit à l’égard des « bons sentiments » et de la « grande culture », est une culture cyniquement fondée sur l’hédonisme et l’indifférence à l’égard de la culture antérieure. Agnostique, pour ne pas dire plus, à l’égard de toute valeur, indifférente aux acquis et aux apports du passé, totalement détachée de notre histoire nationale [3], totalement inscrite dans le présent et l’avenir fluo de la mondialité capitaliste, de New York à Dubaï, elle promeut un individu vulgaire, égocentriste, narcissique, jouisseur dans le présent et l’avenir, plus épanoui dans la possession et l’exhibition des signes de la réussite que dans la jouissance intrinsèque qu’ils apportent. Quelques personnages en vue en ont donné depuis des années une image caricaturale, mais combien vraie… Un regard sur les rubriques « culture » des chaînes de télévision branchées indique clairement sur quels types de « produits » se fonde cette culture…

On pourrait penser que ce symptôme signe la déliquescence du capitalisme, et donc sa mort attendue…
Tout au contraire, par sa contagion voulue à l’ensemble de la population, à travers les organes de la culture dite de masse, tous contrôlés par la droite capitaliste (télés, magazines, quotidiens régionaux interchangeables), cet hédonisme des élites devient un hédonisme de masse. « Panem et circences ». Même quand « panem » est absent, « circenses » abonde : marchandisation aliénante du sport, marchandisation et banalisation du sexe, marchandisation du dépaysement touristique, apologie du « jeu » (poker avec si possible lunettes de soleil…), dans une féérie où l’on vit sa vie par procuration, et dont les magazines sur les tables d’attente des coiffeuses ou des médecins donnent toute la mesure…

Certes, il existe des forces de résistance. D’aucuns se félicitent que, l’égard d’un certain cinéma, « Bienvenue chez les Chtis » fait figure de bouffée d’air humaniste. À l’égard du contenu de certaines séries populaires, « Plus belle la vie » ferait figure d’initiation adolescente didactique et généreuse… Les sociologues ont fait leur miel de la créativité protestatrice ( ?) du rap, du revival protestataire du polar, etc. Mais c’est pour mieux constater que toutes les tentatives de contestations ont pour finalité ultime la normalisation gérée par les pouvoirs de l’argent…

Ainsi « l’honnête homme » d’aujourd’hui risque de se retrouver dans la situation du Peter de Mary Mc Carthy [4], dont Pasolini écrivait en 1973 [5] :
« Les personnes qui ressemblent à Peter sont en effet les plus inconnues : justement parce qu’elles ne constituent pas la masse petite-bourgeoise ou ouvrière, ni l’élite (ou du moins, qu’elles ne constituent pas encore l’élite) : mais c’est l’armée fluctuante des « belles âmes » (avec tout le respect dû à leur sensibilité et à leur rigueur naïve) qui détermine – malgré leurs éternels échecs – l’opinion publique, et rende possible l’existence d’une « culture » élevée, d’un art, d’une littérature. Ce sont les « lecteurs », ce sont eux auxquels un intellectuel s’adresse et qu’il reconnaît pour frères, à cause de toute une série de caractéristiques qui les rapprochent de lui, alors que, justement, les caractéristiques qui les rendent différents – et souvent moralement meilleurs que lui – lui échappent : car demeure énigmatique le mélange d’intérêts sincèrement exceptionnels et d’une vie « commune », humblement anonyme. »

Mais que pèsera ce monde à la fois fantomatique et réel de la culture, par rapport au rouleau compresseur de la néo-culture dominante, s’il se cantonne dans le ghetto où on l’a enfermé ? Et encore plus, si en croyant se défendre, il se trompe d’adversaire.

Un exemple : ceux qui, à l’instar du Grrrand Timonier de la Rue d’Ulm, BHL, pensent qu’au plan culturel, comme au plan des valeurs, nous vivons un retour du pétainisme. Sans doute ne voient-ils que la surface des choses. La « révolution nationale » pétainiste a conforté tant de bourgeois, grands et petits, comme elle a leurré tant de « petites gens », parce qu’elle les touchait dans ce qui les structurait éthiquement et culturellement. Ce que nous vivons aujourd’hui est un phénomène radicalement nouveau, que l’Italie a anticipé, d’identification de la masse des individus, (de plus en plus déliés de leurs appartenances de classe), à la jouissance hédoniste dégagée de toute responsabilité et respectabilité, telle que les maîtres du jeu en donnent l’exemple.

René Merle

Notes

[1Cf. René Merle, « Prolétaires et Instruction publique. Aux origines de la laïcité : de la Révolution à la Seconde République », Gavroche, n°146, avril 2006. Texte sur le site de l’Association 1851 : Prolétaires

[2Il conviendrait d’analyser les tactiques du mécénat, pour mesurer la part désintéressée de l’initiative individuelle et la part plus intéressée de l’initiative des grandes sociétés…

[3En l’occurrence, je ne partage absolument pas le point de vue de Michel Onfray, mais j’ai été indigné (le mot est faible) qu’on lui dénie toute compétence en la matière pour la seule raison que, prof de lycée technique, il n’a pas reçu l’onction universitaire. L’université a produit et produit encore de belles œuvres, mais combien de suffisantes médiocrités tâcheronnes ont passé à la moulinette (universitaire) de superbes sujets de recherche, dans le seul souci du profil de carrière, combien de beaux travaux hors-universitaires ont été snobés par certains mandarins… Et à qui se gausse du concept d’université populaire, je ne peux opposer que des souvenirs miens : celui de la rencontre avec le marxisme dans les cours de l’université nouvelle des années 1950, celui de la rencontre avec les présocratiques, Épicure, Descartes, Rousseau, Diderot, et j’en passe, à travers les petits « Classiques du Peuple » (ed.sociales), qu’elle diffusait…

[4Mary Mc Carthy, Oiseaux d’Amérique, Laffont, 1972

[5Pasolini a tenu une chronique de critique littéraire dans le quotidien romain Il Tempo, du 26-11-1972 au 24-1-1975. La citation que je donne est extraite du recueil de ces chroniques, Pier Paolo Pasolini, Descrizioni di descrizioni, Einaudi, 1979, dans la traduction présentée dans Descriptions de descriptions, traduit de l’italien par René de Ceccatty, Rivages, 1984

1 Message

  • Bonjour René.
    Ton article tape fort et juste.
    Je retiendrai ce passage notamment « la "culture" des nouvelles classes dirigeantes […] indifférente aux acquis et aux apports du passé, totalement détachée de notre histoire nationale, totalement inscrite dans le présent et l’avenir fluo de la mondialité capitaliste, de New York à Dubaï, elle promeut un individu vulgaire, égocentriste, narcissique, jouisseur dans le présent et l’avenir, plus épanoui dans la possession et l’exhibition des signes de la réussite que dans la jouissance intrinsèque qu’ils apportent. »
    C’est ce que je pense depuis longtemps, mais c’est ici, magnifiquement mis en musique.
    Amitiés

    Répondre à ce message

Répondre à cet article