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André Breton et la Révolution d’Octobre

vendredi 25 janvier 2019, par René Merle

Un texte de 1957 qui n’a rien perdu de sa fraîcheur...

J’avais vingt et un ans quand André Breton écrivit ce texte, et il m’a fallu attendre bien longtemps pour que je le découvre, et sans doute plus pour que je puisse le lire sans a priori. Ces « a priori » dans lesquels j’étais pris en 1957, comme l’étaient, chacun dans ses fortifications idéologiques et ses convictions de vérité, les militants communistes, socialistes, trotskistes, et qui avaient pour conséquences des haines inimaginables peut-être à bien des jeunes gens d’aujourd’hui, haines implacables…

Ce texte du grand surréaliste ne vient en rien effacer les affrontements du passé, et encore moins, a posteriori, conjurer les ambiguïtés d’aujourd’hui. Mais il me paraît exprimer, sans emphase factice, au plus profond et au plus juste, et bien loin des calculs d’appareil, ce qui fonde l’espérance révolutionnaire. Que l’on remarque bien que Breton parle ici de la Révolution, et non de ce qui a pu suivre.

Pour le quarantième anniversaire de la Révolution d’Octobre
Message envoyé au meeting organisé par le Parti communiste internationaliste (PCI, important courant trotskyste) et publié dans La Vérité du 19 novembre 1957.
" Contre vents et marées, je suis de ceux qui retrouvent encore, au souvenir de la Révolution d’octobre, une bonne part de cet élan inconditionnel qui me porta vers elle quand j’étais jeune et qui impliquait le don total de soi-même. Pour moi, rien de ce qui s’est passé depuis lors n’a complètement prévalu sur ce mouvement de l’esprit et du cœur. Les monstrueuses iniquités inhérentes à la structure capitaliste ne sont pas pour nous scandaliser moins aujourd’hui qu’elles ne faisaient hier, aussi n’avons-nous pas cessé de vouloir – autrement dit d’exiger de nous-mêmes – qu’il y soit mis un terme. Pour cela, nous ne doutons pas plus qu’alors qu’il faille en passer par des moyens révolutionnaires.
Les journées d’octobre, en leur temps, nous sont apparues et elles nous apparaissent encore comme le résultat inéluctable de ces moyens. Rien ne peut faire qu’elles n’aient marqué le point d’impact dans le passage du plan des aspirations à celui de l’exécution concrète. À cet égard, rien ne peut faire qu’elles ne demeurent exemplaires et que retombe l’exaltation qu’elles portaient.
Cela, sans préjudice de ce qu’il est advenu par la suite, c’est ce qu’il importe que nous reconnaissions toujours. Au plus noir de la déception, de la dérision et de l’amertume – comme à l’époque des procès de Moscou ou de l’écrasement de l’insurrection de Budapest, il faut que nous puissions reprendre force et espoir dans ce que les journées d’octobre gardent à jamais d’électrisant : la prise de conscience de leur pouvoir par les masses opprimées et de la possibilité pour elles d’exercer effectivement ce pouvoir, la « facilité » (l’expression est, je crois, de Lénine) avec laquelle les vieux cadres craquaient.
Pour ma part, j’ai toujours regardé comme un talisman cette photographie que d’aucuns auraient tant donné pour faire disparaître et que les journaux reproduisent en raison de la commémoration actuelle, qui montre Lénine penché sur son immense auditoire, d’une tribune au pied de laquelle se dresse, en uniforme de l’armée rouge, comme assumant à lui seul la garde d’honneur, Léon Trotsky. Et ce même regard, celui de Léon Trotsky, que je retrouve fixé sur moi au cours de nos quotidiennes rencontres il y a vingt ans au Mexique, à lui seul suffirait à m’enjoindre depuis lors de garder toute fidélité à une cause, la plus sacrée de toutes, celle de l’émancipation de l’homme, et cela par delà les vicissitudes qu’elle peut connaître et, en ce qui l’a concerné, les pires dénis et déboires humains. Un tel regard et la lumière qui s’y lève, rien ne parviendra à l’éteindre, pas plus que Thermidor n’a pu altérer les traits de Saint-Just. Qu’il soit ce qui nous scrute et nous soutient ce soir, dans une perspective où la Révolution d’octobre couve en nous la même inflexible ardeur que la Révolution espagnole, la Révolution hongroise [1] et la lutte du peuple algérien pour sa libération."

Notes

[1On sait que cette appréciation sur la Révolution hongroise le séparait radicalement des communistes.

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