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Hammett, La moisson rouge

dimanche 27 janvier 2019, par René Merle

1929, Red Harvest

Histoire de raviver ma vieille tendresse pour ces rouges Étasuniens auxquels l’ordre moral US n’a pas fait de cadeaux, je reviens sur ce roman culte désormais, dont j’ai déjà traité dans mon blog précédent.

En 1929 paraissait aux États-Unis Red Harvest, le premier roman de Dashiell Hammett (1894-1961), qui, le fait est trop souvent omis par les critiques, fut presque aussitôt traduit en français et publié par Gallimard en 1933, sous le titre de La Moisson rouge, dans la collection "Les chefs-d’œuvre du roman d’aventure" (!) (où le découvrirent notamment Gide et Simenon).
Il fut à nouveau édité par la Série Noire en 1950, qui lui assura un large public [1].

Le sujet peut apparaître convenu : quatre gangs rivaux qui se sont appropriés une triste ville minière de l’Amérique profonde, Personville, alias Poisonville, 40.000 h. ; un vieux magnat local de la mine et de la presse ; un chef de la police corrompu ; un syndicaliste I.W.W pas très clair ; une femme fatale, et vénale ; un "privé" dur à cuire purificateur, seulement désigné par sa fonction : "Continental Op" ; et le carnage qui s’ensuit... A priori, rien dans ces stéréotypes qui puisse surprendre aujourd’hui l’amateur de romans et de films noirs : il risque de recevoir cette moisson rouge à partir de son abondante descendance romanesque et cinématographique, plus qu’abondante, et non dans sa nouveauté première, car l’ouvrage fut le premier du genre. Et les "mordus" du roman noir le célèbrent comme le roman fondateur...

En 2009, la réédition de ce célèbre roman noir, Moisson rouge, a été un petit événement dans le monde du polar, et au-delà, et pas seulement à cause de la disparition de l’article du titre. Grâce à la nouvelle traduction de Natalie Beunat et Pierre Bondil, on pouvait enfin le lire le roman débarrassé du pseudo-argot-parigot des années 1940-1950, cher à la Série Noire d’alors (je sais, je sais, il y en a qui aiment toujours), et découvrir un style dépouillé, quasi photographique dans l’approche des lieux et des personnages, et donnant une place majeure aux dialogues. Le recours au "slang", infinitésimal, n’est là que pour apporter à l’occasion une touche d’ironie complice.

Traduction qui fut donc une découverte. Le paradoxe est, si j’en crois les débats récurrents auxquels j’ai assisté, ou participé, lors des défuntes fêtes du polar, qu’innombrables sont ceux qui ont disent s’être inspiré de ce style bien avant 2009 ("- Quelles sont vos sources d’inspiration ? - Mais les grands classiques américains, bien sûr..."), ce qui prouve sans doute que le nombre d’auteurs de polars français lisant l’anglais est impressionnant.

Mais passons sur les effets modes récurrents, plus ou moins sincères, plus ou moins obligés. Venons en à ce que la critique, la vraie, a pu dire au lendemain de cette réédition.
« Un des romans clés du XX° siècle », clame la critique. Et à juste titre.

Parmi les nombreuses présentations, j’ai notamment apprécié celles de Benoît Delmas, Michaël Demets, Édouard Waintrop (ordre alphabétique ! à retrouver sur Internet). Je ne vois guère d’utilité de leur ajouter quoi que ce soit, sinon ce qui me fascine dans ce roman initiateur.
C’est qu’il est écrit par quelqu’un qui avait besoin d’écrire pour vivre, un homme de 35 ans, qui depuis l’âge de 14 ans avait vécu dans le monde de l’errance et des petits boulots, avant de devenir journaliste. Un homme qui parle de ce qu’il connaît, à savoir les États-Unis d’avant la crise de 29, où le patronat utilise les gangs pour briser les grèves, où la démocratie locale est prisonnière de ces gangs, où cette pourriture, et la violence qu’elle engendre, sont une des composantes inévitables du système.
Hammett avait été payé, au sens propre du mot pour le savoir, puisqu’il avait travaillé comme détective à la société Pinkerton, qui l’envoya casser du gréviste lors de la grève des mineurs de Butte (Montana) en 1917, avant qu’il n’en démissionne.
Et dans La moisson rouge, c’est le magnat local de la mine qui avait appelé les gangs pour briser la grève des mineurs rouges de l’IWW, et qui, une fois la grève matée, fut de fait dépossédé de son pouvoir sur la ville par les truands auxquels il avait fait appel...
En 1944, Gide sacra Hammett meilleur romancier américain, parce qu’il aurait débarrassé de tout moralisme sa vision cynique et cruelle de la réalité [2].

En fait, ce n’est pas le regard de Hammett qui est cynique, c’est bien ce système que Hammett dénonce. Son livre n’est pas pour autant un livre "engagé", encore moins un tract. C’est un constat.
Hammett était de cœur communiste (cf. le témoignage de sa fille [3], il le demeurera jusqu’à ses dernières années, où il combattit le Maccarthisme, et en fut payé de 5 mois de prison. Et il était en même temps profondément américain, patriote américain, fier de son pays, prêt à la défendre en cas d’agression. Il était la preuve vivante qu’être communiste et américain n’est pas un oxymore. C’est peut-être un des pires crimes du capitalisme et du conservatisme américains que d’avoir constamment arraché ces pousses autochtones de communisme, nées du monde des travailleurs fiers de leur pays, et d’en avoir châtré un grand peuple.

Notes

[1Rééditions : Poche Noire, 1968, Folio, 1999, 2011

[2André Gide, "American Writing Today : An Imaginary Interview," New Republic, February 7, 1944, 186

[3Cf. Dashiell Hammett, La mort c’est pour les poires, correspondance 1921-1960, Éditions Allia, 2002

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