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Freud, le communisme, la culture et « la délivrance du mal ».

samedi 2 février 2019, par René Merle

Que penser de ce propos de Freud, au sujet du communisme et d’une supposée éternelle nature humaine ? [1]

Le débat est vieux comme la philosophie, de savoir s’il existe une nature humaine constitutive, et, dans ce cas, si elle est fondamentalement bonne ou fondamentalement agressive. Et le débat est également vieux comme la philosophie, de savoir si cette nature est modifiable, en bien ou en mal, dans et par la modification des conditions sociales.

« Les communistes croient avoir trouvé la voie de la délivrance du mal. L’homme est univoquement bon, bien disposé à l’égard de son prochain, mais l’institution de la propriété privée a corrompu sa nature. La possession de biens privés lui donne le pouvoir, et donc la tentation, de maltraiter son prochain ; celui qui est exclu de la possession ne peut que se soulever avec hostilité contre l’oppresseur. Si l’on supprime la propriété privée, si l’on met tous les biens en commun et qu’on laisse les hommes participer à leur jouissance, la malveillance et l’hostilité disparaîtront parmi les hommes. Puisque tous les besoins sont satisfaits, personne n’aura aucune raison de voir en autrui un ennemi ; chacun se soumettra volontairement à la nécessité du travail.
La critique économique du système communiste n’est pas mon affaire, et je ne puis examiner si l’abolition de la propriété privée est opportune ou avantageuse. Mais je sais reconnaître dans son présupposé psychologique une illusion sans consistance. Avec la suppression de la propriété privée, on retire au plaisir d’agression chez l’homme l’un de ses outils, un outil certes puissant, mais certes pas le plus puissant. Quant aux différences de pouvoir et d’influence dont mésuse l’agression pour satisfaire ses intentions, on n’y a rien changé, pas plus qu’à l’essence de cette dernière. Elle n’a pas été créée par la propriété, elle régnait presque sans partage dès les origines, lorsque la propriété était encore très misérable, elle se montre déjà dans les chambres d’enfant à peine la propriété a-t-elle abandonné sa forme anale originelle, elle constitue le fondement de toute relation de tendresse et d’amour entre les hommes, à la seule exception, peut-être, de celle entre une mère et son enfant mâle. Si l’on évacue le droit personnel aux bien matériels, il reste encore la prérogative issue des relations sexuelles, qui doit devenir la source de l’envie la plus forte et de la plus forte hostilité parmi des hommes par ailleurs placés sur un pied d’égalité. Supprime-t-on cette prérogative par une libération totale de la vie sexuelle, si donc on élimine la famille, le noyau de la culture, alors certes on ne peut prévoir quelles voies nouvelles empruntera le développement culturel, mais on peut bien s’attendre à ce que le trait indestructible de la nature humaine l’y suive aussi.
 »

En clair, Freud, sans présupposer l’existence métaphysique d’un principe du Mal, (auquel les chrétiens auront beau d’opposer l’espoir, oh combien difficile, d’une salvation), affirme, et c’est le reflet de l’expérience d’une vie, que nous sommes ainsi animés, depuis toujours et pour toujours, d’une pulsion de violence que le fameux « vivre ensemble » se doit de contrôler, sans pouvoir le moins du monde en venir à bout. La culture joue un rôle essentiel dans ce « vivre ensemble », et il n’était pas innocent de le rappeler au lendemain de la grande tuerie et où les défilés aux torches nazis annoncent le totalitarisme le plus noir…

À ce sujet, on peut se reporter encore à ce passage du même ouvrage (et bien entendu, le mieux est de lire tout l’ouvrage !) :

« L’existence de ce penchant à l’agression, que nous pouvons ressentir en nous-mêmes et présupposer à bon droit chez autrui, est le facteur qui perturbe notre relation au prochain et oblige la culture aux efforts qu’elle déploie. Par suite de cette hostilité primaire des hommes les uns envers les autres, la société culturelle est sans cesse menacée de ruine. L’intérêt de la communauté de travail n’en maintiendrait pas la cohésion, les passions de type pulsionnel sont plus fortes que les intérêts rationnels. La culture doit tout mettre en œuvre pour poser des barrières aux pulsions d’agression des hommes et tenir en respect ses manifestations par des formes de réactions psychiques. De là la mise en œuvre de méthodes pour inciter les hommes à l’identification et aux relations d’amour réfrénées dans leur visée, de là la restriction de la vie sexuelle, de là aussi le commandement idéal : aimer son prochain comme soi-même, qui se justifie effectivement par le fait que rien n’est plus contraire à la nature originelle. Malgré tous ses efforts, cette aspiration de la culture n’a pas atteint grand chose jusqu’ici. Elle espère prévenir les débordements les plus grossiers de la violence brutale en s’arrogeant le droit d’exercer une violence que les criminels, mais la loi ne saurait avoir de prise sur les manifestations les plus prudentes et les plus fines de l’agression humaine. Chacun de nous en vient à laisser tomber les attentes illusoires qu’il a placées en ses semblables dans sa jeunesse, et peut apprendre combien leur malveillance lui rend la vie plus difficile et plus douloureuse. Ce faisant, il serait injuste de reprocher à la culture de vouloir exclure des activités humaines la querelle et la compétition. Sans doute sont-elles indispensables, mais l’antagonisme n’est pas nécessairement de l’hostilité, il lui sert seulement de prétexte »

Notes

[1Sigmund Freud, Le malaise dans la culture, 1930. Texte tiré de l’édition Le Monde – Flammarion, 2010, traduction Dorian Astor.

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