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Lamennais parle de La Boétie

lundi 4 février 2019, par René Merle

J’ai souvent évoqué la postérité de La Boétie, l’ami de Montaigne, à travers ses nombreuses rééditions. Une des plus marquantes est sans doute celle que préfaça Lamennais en 1835 [1].
La préface est écrite un an après la rupture de Lamennais avec l’Église, au moment où se cristallisent ses idées démocratiques.
J’en donne ici quelques extraits.

Voici tout d’abord comment Lamennais situe La Boétie et son Contrr’Un dans son temps :

« Il appartient à une époque où, récemment sortis de la longue enfance du moyen âge et bouillonnant de l’ardeur d’une jeunesse vigoureuse, les peuples s’essayaient, comme l’aiglon dans son aire, à prendre leur vol. Les arts jetaient un vif éclat, et la science allait naître. Elle apparaissait à l’horizon telle que l’aube d’un jour splendide. Le siècle du Pérugin et de Michel-Ange préparait les siècles de Galilée, de Descartes et de Newton, et ce travail extérieur en recouvrait un autre plus profond qui s’accomplissait sourdement dans les entrailles mêmes de la société. Portant un regard scrutateur sur les opinions, les institutions, et aux maximes conventionnelles à l’aide desquelles ont avait cherché à autoriser les faits substituant l’idée immuable du droit, l’esprit humain commençait à se demander si ce que le temps avait établi était bien ce qui devait être, ce que légitimaient la justice, la raison, la conscience ; question pleine de tempêtes, et qui devait tôt ou tard changer la face du monde. Le sentiment de la liberté se développait au fond des âmes ; et, si les disputes de religion n’étaient pas venues le détourner de son cours ; si, en dehors de toute contention, il s’était allié au principe chrétien et identifié avec lui, nous ne doutons pas que l’Europe n’eût fait alors dans l’ordre politique des progrès pour le moins aussi rapides que ceux qui s’opérèrent dans les ordres différents. L’intérêt des princes, des classes et des corporations, pour qui le peuple était une sorte de propriété commune qu’exploitaient leur orgueil et leur avarice, empêcha ce mouvement régénérateur, inconciliable avec les prérogatives exorbitantes que s’attribuait la souveraineté partout plus ou moins absolue, et avec la hiérarchie de privilèges dont se composait depuis longtemps l’organisation sociale. Pour démolir ce vieil édifice, il fallut que dix générations s’usassent au travail ; et ce travail est loin d’être achevé. Le peuple, en plusieurs pays, a fait d’importantes conquêtes : mais que de combats n’a-t-il pas sans cesse à soutenir pour les conserver ! La même où son affranchissement est le plus avancé, il traîne encore une partie de ses liens, qu’incessamment le despotisme s’efforce de ressaisir et de renouer. Il semble que la lutte de la tyrannie et de la liberté doive être immortelle sur la terre ; et c’est pourquoi les âmes les plus fermes ont souvent besoin d’une parole sympathique qui les ranime, pour ne point défaillir dans la défense des droits sacrés de l’humanité. L’ouvrage d’Étienne de la Boëtie (sic) nous a paru propre à remplir ce but.  »

Voici maintenant une réflexion sur la domination des esprits par le tyran ; nous pouvons l’appliquer à notre situation française présente, qui, sans être pour le moment celle d’une dictature policière totalitaire, n’en offre pas moins l’exemple d’une emprise manipulatrice sur les esprits.

« L’histoire n’offre aucun exemple d’un homme ou d’une classe d’hommes qui, voulant établir sa domination sur des bases durables, n’ait senti la nécessité de se rendre maître des esprits pour l’être de tout le reste. Qui obéit, s’il ne croit pas de son devoir d’obéir, obéit mal et n’obéit pas longtemps. Il est donc de l’essence du despotisme, sous quelque forme qu’il se produise, de chercher à diriger et à règlementer la pensée ; et, comme elle lui échappe toujours, il faut qu’il restreigne sa liberté en des bornes toujours plus étroites, ce qui, par une pente irrésistible, le conduit à la détruire complètement. Mais, ne pouvant atteindre la pensée en elle-même, il la poursuit dans son expression, dans sa manifestation extérieure, c’est-à-dire, dans la parole, et, là où elle existe, dans la presse, qui n’est que la parole dilatée et multipliée.  »

Comment ne pas penser à la domination idéologique actuelle, où le UN que dénonce La Boétie ne porte apparemment pas atteinte à la liberté de la presse et de la télé. La presse et les médias sont libres. Sauf que le UN favorise et accentue la domination totale des médias par quelques groupes financiers et par quelques intervenants aux ordres. L’objectif, en grande partie atteint, est que l’abondance de petites feuilles, de sites, de blogs, où la contestation peut s’exprimer et argumenter, ne soit lue que par une grosses poignée de convaincus, souvent coupés à la fois de la réalité populaire que de la réalité de leur milieu petit-bourgeois. La grande majorité des lecteurs et des internautes a été formatée pour ne pas avoir envie d’aller y voir.
Que reste-t-il ?
Pour le « vulgum pecus », on aura le journal grand public populaire, comme tel quotidien parisien et la plupart des journaux régionaux ; LE journal, celui que tout le monde lit. Nouvelles locales, faits-divers, people, sport...
Pour les Happy few non engagés qui se piquent d’être informés, on aura les débats télé manipulateurs avec « spécialistes » économiques et politiques des débats, grands distillateurs (et sans contestation) de la pensée unique… Résultat des courses, des citoyens qui n’en sont plus, transformés qu’ils sont en sujets de sondages, formatés dans l’air du temps, qui avalent et dégorgent la soupe informative économique et politique qu’on leur sert, et vers laquelle ils se précipitent...

Terminons avec ce texte d’une actualité saisissante, qui clôt la préface :

« Si l’humanité tournait dans un cercle, les hommes méchants pourraient espérer de reproduire à leur bénéfice ce qui fut déjà. Leur crime serait toujours crime, mais il ne serait plus sottise. Il leur serait possible de recueillir quelque fruit de leur perversité, d’affermir leur puissance, de prolonger indéfiniment la servitude et la misère des peuples. Dieu n’a pas permis qu’il en fût ainsi. Il a soumis l’humanité à une loi de progression, qui n’est que la loi même du développement de la liberté essentielle à tous les êtres intelligents, à mesure qu’ils savent davantage et qu’ils conçoivent mieux, la notion de droit, fondamentalement invariable, se modifie en eux, non parce qu’elle change, mais parce qu’elle s’éclaircit et s’étend. Or, la force ne saurait jamais prévaloir contre un droit connu : elle le combat vainement, le droit dompte toujours : car le droit c’est la force suprême, l’irrésistible fatalité des êtres libres et doués de raison.
Cependant, la connaissance et le sentiment d’un droit, auparavant obscur et ignoré, ne deviennent par universels instantanément : tous ne participent pas à la fois aux progrès successifs de l’humanité. Ce que les uns voient maintenant avec clarté, d’autres ne le voient pas encore, ou ne le voient que confusément ; et, lorsque la modification qui s’opère dans la notion de droit est profonde, il en résulte une de ces époques indécises qu’on appelle de transition, où, la vieille idée luttant contre la nouvelle, ce qui était ne peut plus subsister, et ce qui sera ne peut être encore [2]

Oh combien ce propos de Lamennais peut nous sembler d’actualité !

Notes

[1De la servitude volontaire ou le Contr’Un par Estienne de la Boétie » (1548) avec les notes de M.Coste et une préface de F. de La Mennais, Daubrée-Cailleur, 1835.

[2On connaît la formule de Gramsci, déjà évoquée sur ce blog : quand le vieux monde se meurt, et que le nouveau monde tarde à apparaître, c’est dans ce clair-obscur que surgissent les monstres...].]Mais peu à peu les ténèbres reculent, la lumière devient plus intense et l’unité se rétablit, unité de raison et unité sociale, car la société n’est que l’expression de l’état général des intelligences dans un pays et dans un temps donné. Tout effort pour constituer une société opposée, dans ses bases, à ce que le peuple conçoit comme droit, est donc la plus folle des entreprises et la plus criminelle ; la plus folle, puisqu’il faudrait, pour qu’elle réussît, que les lois immuables de l’humanité fussent renversées ; la plus criminelle, puisqu’elle implique l’engagement de les renverser, et dès-lors produit nécessairement d’horribles maux, des désastres dont nul ne saurait prévoir l’étendue ni le terme.
Lorsque ceci arrive, il y a un moment où certains hommes, honnêtes au fond et animés d’intentions droites, se font, de bonne foi, les auxiliaires de la tyrannie. Leur esprit, trop faible pour comprendre ce qui se passe autour d’eux, s’émeut de je ne sais quelle crainte vague. Parce que le monde se déplace, ils se figurent qu’il va crouler. Vous ne les entendrez pas justifier le mal, mais accuser le bien. L’établissement d’un ordre social quelconque impliquant la destruction d’un ordre précédent, ils ne voient que cette dernière dans les changements à opérer, et ils appellent désordre toute tentative d’organiser le seul ordre actuellement possible. Ceux-ci ne sont pas la hache qui frappe, mais le manche sans lequel la hache ne frapperait pas. Impuissants à consolider ce que rien ne saurait maintenir, ils entravent tout ce qui aurait des conditions de durée : espèce de juste-milieu entre la vie et la mort, où se complaisent ces conservateurs qui, à leur insu, ne conservent que l’anarchie.
Pour vous qui avez foi aux destinées du genre humain, prenez courage ; l’avenir ne vous faillira point. Vous serez persécutés, tourmentés, mais jamais vaincus. Toute grande cause, pour triompher, exige de grands sacrifices. Il est nécessaire que la liberté ait ses confesseurs, ses martyrs ; que pour elle quelques-uns descendent dans les cachots, et que d’autres s’en aillent, pauvres exilés, redire son saint nom aux échos des contrées lointaines :
Libertà va cantando, che è si cara
Come sa chi per lei vita rifiuta.
 »[[Cette citation qui termine la préface est tirée du « Purgatoire » de La Divine Comédie de Dante :
« Il va cherchant la liberté, qui est si chère (précieuse) / comme le sait celui qui celui qui lui sacrifie sa vie »

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