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Relire La Boétie

lundi 4 février 2019, par René Merle

La Boétie - De ceux qui servent le tyran

Cf. Lamennais parle de La Boétie

En citant Lamennais dans l’article précédent, l’envie m’est donc venue de revenir à Étienne de La Boétie (1530-1563).
Il y a dans l’air du temps, un je ne sais quoi qui renvoie à ce fameux Discours de la servitude volontaire ou le contr’un, qui fit de ce jeune homme, (bien que Montaigne l’ait prudemment omis dans la publication qu’il assura en 1571 des œuvres posthumes de son ami), à partir des publications de 1576 et 1577, l’inspirateur de générations d’ennemis du despotisme, et, depuis le XIX° siècle, de générations de libertaires. Pourquoi, comment, les hommes, « tous faicts de mesme figure », libres par nature et par la volonté de Dieu, acceptent-ils passivement l’oppression ?
(graphie de l’époque) :

« Mais maintenant je viens a un point, lequel est a mon advis le ressort et le secret de la domination, le soustien et fondement de la tirannie. Qui pense que les halebardes, les gardes, et l’assiete du guet garde les tirans a mon jugement se trompe fort. Et s’en aident ils comme je croy plus pour la formalité et espouvantail que pour fiance quils y ayent. Leurs archers gardent d’entrer au palais les mal-habillés qui n’ont nul moyen, non pas les bien armés qui peuvent quelque entreprise. Certes des empereurs romains il est aisé à conter quil n’en y a pas eu qui aient eschappé quelque dangier par le secours de leurs gardes comme de ceus qui ont esté tués par leurs archers mesmes. Ce ne sont pas les bandes des gens à cheval, ce ne sont pas les compaignies des gens de pied, ce ne sont pas les armes qui defendent le tiran ; on ne le croira pas du premier coup, mais certes il est vray. Ce sont toujours quatre ou cinq qui maintiennent le tiran ; quatre ou cinq qui lui tiennent tout le pais en servage ; tousjours il a esté que cinq ou six ont eu l’oreille du tiran, et sy sont rapproché d’eus mesmes, ou bien ont esté appelés par lui, pour estre les complices de ses cruautés, les compaignons de ses plaisirs, les macquereaus de ses voluptés, et communs aus biens de ses pilleries. Ces six addressent si bien leur chef qu’il faut pour la société qu’il soit meschant non pas seulement de ses meschantés, mais ancore des leurs. Ces six ou six cent qui proufitent sous eus, et font de leur six cent ce que els six font au tiran. Ces six cent en tiennent sous æus six mille quils ont eslevé en estat, ausquels ils font donner ou le gouvernement des provinces, ou le maniement des deniers, afin quils tiennent la main a leur avarice et cruauté, et quils executent quand il sera temps, et facent tant de maus d’aillieurs, quils ne puissent durer que soubs leur ombre, ni s’exempter que par le moien des loix et de la peine. Grande est la suitte qui vient apres cela, et qui voudra s’amuser a devider ce filet, il verra que non pas les six mille, mais les cent mille, mais les millions par ceste corde se tiennent au tiran, s’aidant dicelle comme Homere Juppiter, qui se vante sil tire la chesne d’emmener vers soi tous les dieus. De la venoit la creue du Senat sous Jules, l’establissement de nouveaus estats, erection d’offices ; non pas certes a le bien prendre, reformation de la justice, mais nouveaus soustiens de la tirannie. En somme que lon en vient la par les faveurs ou soufaveurs, les guains ou reguains qu’on a avec les tirans, quil se trouve en fin quasi autant de gens ausquels la tirannie semble estre profitable, comme de ceus a qui la liberté seroit aggreable. Tout ainsi que les medecins disent qu’en nostre corps s’il y a quelque chose de gasté, deslors qu’en autre endroit il sy bouge rien, il se vient aussi tost rendre vers ceste partie vereuse : pareillement deslors qu’un roi s’est déclaré tiran, tout le mauvais, toute la lie du roiaume, je ne dis pas un tas de larroneaus et essorillés qui ne peuvent gueres en une republique faire mal ne bien, mais ceus qui sont taschés d’une ardente ambition et d’une notable avarice, s’amassent autour de lui et soustiennent pour avoir part au butin et estre sous le grand tiran tiranneaus eusmesmes. Ainsi font les grands voleurs et les fameus corsaires ; les uns discourent le pais, les autres chevalent les voiageurs, les uns sont en embusche, les autres au guet, les autres massacrent, les autres despouillent ; et ancore quil y ait entr’eus des preeminences et que les uns ne soient que vallets, les autres chefs de l’assemblée, si nen y a il a la fin pas un qui ne se sente, sinon du principal butin, au moins de la recerche. On dit bien que les pirates Ciciliens ne s’assemblerent pas seulement en si grand nombre quil fallut envoier contr’eus Pompée le grand, mais ancore tirerent a leur alliance plusieurs belles villes et grandes cités aus havres desquelles ils se mettoient en seureté revenans des courses, et pour recompense leur bailloient quelque profit du recelement de leur pillage.

Ainsi le tiran asservit les subjects les uns par le moien des autres, et est gardé par ceus desquels s’ils valoient rien il se devroit garder : et comme on dit pour fendre du bois, il faut les coings de bois mesmes. Voilà ses archers, voilà ses gardes, voilà ses halebardiers ; non pas qu’eusmesmes ne souffrent quelque fois de lui ; mais ces perdus et abandonnés de dieu et des hommes sont contens d’endurer du mal pour en faire non pas a celui qui leur en faict, mais a ceus qui endurent comme eus, et qui n’en peuvent pais. Toutesfois voians ces gens la qui nacquetent [flattent] le tiran pour faire leurs besongnes de sa tirannie et de la servitude du peuple il me prend souvent esbahissement de leur meschanceté, et quelque fois pitié de leur sottise. Car a dire vrai qu’est ce autre chose de s’approcher du tiran, que se tirer plus arriere de sa liberté, et par maniere de dire serrer a deus mains et ambrasser la servitude ? Quils mettent un petit a part leur ambition, et quils se deschargent un peu de leur avarice, et puis quils se regardent eux mesmes et quils se reconnoissent, et ils verront clairement que les villagois, les paisans, lesquels tant quils peuvent ils foulent aus pieds, et en font pis que les forsats ou esclaves ; ils verront dis-je que ceus la ainsi mal menés, sont toutesfois aus pris d’eus fortunés et aucunement libres. Le laboureur et l’artisan, pour tant qu’ils soient asservis, en sont quittes en faisant ce qu’on leur dit ; mais le tiran voit les autres qui sont pres de lui coquinans et mendians sa faveur ; il ne faut pas seulement quils facent ce quil dit, mais quils pensent ce quil veut, et souvent pour lui satisfaire quils previennent ancores ses pensées. Ce n’est pas tout a eus de lui obéir, il faut ancore lui complaire, il faut quils se rompent, quils se tourmentent, quils se tuent a travailler en ses affaires ; et puis quils se plaisent de son plaisir, quils laissent leur goust pour le sien, quils forcent leur complexion, quils despouillent leur naturel, il faut quils se prennent garde a ses parolles, a sa vois, a ses signes, et a ses yeulx ; quils n’aient œil, ni pied, ni main que tout ne soit au guet pour espier ses volontés, et pour descouvrir ses pensées. Cela est ce vivre heureusement ? cela s’appelle il vivre ? est il au monde rien moins supportable que cela, je ne dis pas a un homme de cœur, je ne di pas a un bien né, mais seulement a un qui ait le sens commun ou sans plus la face d’homme ? Quelle condition est plus miserable que de vivre ainsi, qu’on n’aie a soy tenant dautrui son aise, sa liberté, son corps et sa vie ?

Mais ils veulent servir pour avoir des biens comme s’ils pouvoient rien gaigner qui fust a eus, puis qu’ils ne peuvent pas dire de soy quils soient a eusmesmes ; et comme si aucun pouvoir avoir rien de propre sous un tiran, ils veulent faire que les biens soient a eus, et ne se souviennent pas que ce sont eus qui lui donnent la force pour oster tout a tous, et ne laisser rien qu’on puisse dire estre a personne. Ils voient que rien ne rend les hommes subjetcs a sa cruauté que les biens, quil ny a aucun crime envers lui digne de mort que le dequoy ; quil n’aime que les richesses, et ne defait que les riches, et ils se viennent presenter, comme devant le boucher, pour s’y offrir ainsi plains et refaits, et lui en faire envie. Ces favoris ne se doivent pas tant souvenir de ceus qui ont gaigné autour des tirans beaucoup de biens, comme de ceus qui aians quelque temps amassé, puis apres y ont perdu et les biens et les vies, il ne leur doit pas tant venir en l’esprit combien d’autres y ont gaigné de richesses, mais combien peu ceus la les ont gardées. Qu’on discoure toutes les anciennes histoires, quon regarde celles de nostre souvenance ; et on verra a plein combien est grand le nombre de ceus qui aians gaigné par mauvais moiens l’oreille des princes aians ou emploié leur mauvaistié, ou abusé de leur simplesse, a la fin par ceus la mesmes ont esté aneantis ; et autant qu’ils y avoient trouvé de facilité pour les élever, autant y ont ils congneu puis apres d’inconstance pour les abattre ; certainement en si grand nombre de gens qui se sont trouvé jamais pres de tant de mauvais rois, il en a esté peu ou comme point, qui n’aient essaié quelque fois en eus mesmes la cruauté du tiran, qu’ils avoient devant attisée contre les autres : le plus souvent sestans enrichis sous ombre de sa faveur des despouilles d’autrui, ils l’ont a la fin eusmesmes enrichi de leurs despouilles.

Les gens de bien mesmes, si quelque fois il s’en trouve quelquun aimé du tiran tant soient ils avant en sa grace, tant reluise en eus la verté et intégrité, qui voire aus plus meschans donne quelque reverence de soi, quand on la voit de pres : mais les gens de bien di-je ni scauroient durer, et faut quils se sentent du mal commun, et qu’a leurs desseins ils esprouvent la tirannie. Un Seneque, un Burre, un Thrasée, ceste terne de gens de bien, lesquels, mesmes les deus [premiers] leur male fortune approcha du tiran et leur mit en main le maniement de leurs affaires, tous deus estimés de lui, avoit pour gages de son amitié la nourriture de son enfance, mais ces trois la sont suffisans tesmoins par leur cruelle mort combien il y a peu d’asseurance en la faveur d’un mauvais maistre. Et a la vérité quelle amitié peut on esperer de celui qui a bien le cœur si dur que d’hair son roiaume, qui ne fait que lui obeir, et lequel pour ne se savoir pas ancore aimer s’appauvrit lui mesme et destruit son empire ? »

Vous pouvez lire, ou relire sur le net (en français moderne et dans ce français d’époque) l’ouvrage mis en ligne par Claude Ovtcharenko à partir du manuscrit de Mesme, repris de l’édition Payot, 2002.
La Boétie
Il existe aussi une belle édition de ce manuscrit d’Henri de Mesme, établie par André et Luc Tournon, suivie d’un recueil d’études (Paris, Vrin, 2002). Cf. la recension de Jean-Pierre Cavaillé pour la Revue Philosophique :
Cavaillé]

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