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Du mouvement des Gilets jaunes et de la Virtù politique.

lundi 4 février 2019, par René Merle

Gilets jaunes, gauche de la gauche, syndicalisme de lutte

Tous les observateurs s’accordent à reconnaître que le mouvement des Gilets jaunes a été pour la partie disons « éclairée », pour ne pas dire élitiste, de notre société, le soudain révélateur d’une France qu’elle ne connaissait guère, ou qu’elle ne tenait pas à connaître. On peut naturellement penser déjà (mais pas seulement bien sûr) à une bonne partie de l’électorat Emmanuel Macron au premier tour. Mention spéciale également pour les Belles Âmes protestataires qui avaient fondé leurs espoirs sur le potentiel des Cités et des fils de l’immigration, et qui ont vu la colère arriver du côté où elles ne l’attendaient pas.

Il n’en alla pas de même avec l’opinion, au sens large et diffus, puisque à son début le mouvement rassemblait 80% de sympathie. Et l’on comprend dans ces conditions que le Pouvoir et ses prolongements médiatiques se soient employés à le discréditer dans la caricature du beauf raciste et antisémite, suppôt d’une droite et d’une extrême droite qui le soutient.
Pour autant, la plupart des observateurs se sont aussi interrogés sur la réaction des partis politiques de la gauche de la gauche, ainsi que des syndicats de lutte, CGT, Solidaires, FSU, (j’en exclus bien sûr la CFDT réformiste qui s’est clairement positionnée d’emblée dans un dialogue ouvert avec le Pouvoir) : difficulté d’appréhender la nature du mouvement, difficulté de se décider à la soutenir et encore plus à y participer. Bref, un attentisme de plus en plus favorable, mais qui ne s’est pas traduit en actes de « convergence des luttes », même si du côté des retraités on a pu constater un renouveau d’actions.

Que penser de la journée de grève initiée pour demain par la CGT et les centrales syndicales amies ? Sera-t-elle le début d’un mouvement d’ensemble durable ou ne sera-t-elle, une fois de plus, que la rituelle journée de protestation que le Pouvoir et la plupart des médias traitent avec le plus profond mépris. « Défilez sagement tant que vous voudrez, le drapeau sur l’épaule derrière vos ballons gonflables, sacrifiez une journée de paye, et croyez bien que nous n’en tiendront pas plus compte que vos journées d’action à répétition contre la Loi Travail et la réforme de la SNCF ! ». Le JDD, toujours dans le sens du vent, affirmait déjà hier que le mouvement ferait un flop… Ce serait un train pris avec trop de retard pour qu’il n’aboutisse pas à une impasse. Sous-entendu, c’est en décembre que les stratèges syndicaux auraient pu risquer leur va-tout, et non maintenant que le mouvement Gilets jaunes et l’opinion sont progressivement anesthésies par l’arnaque du Grand Débat National…

Le proche avenir nous dira évidemment ce qu’il en est, mais l’épisode interroge évidemment cette virtù (au sens machiavélien et non machiavélique du terme) que le véritable stratège doit posséder, c’est à dire la capacité d’agir au bon moment, - moment fugace, moment de crise aigüe -, et de faire basculer la situation (pour le meilleur… ou pour le pire) [1].

Notes

[1"Machiavélique" renvoie bien sûr à la légende noire de Machiavel, et au panthéon des fourbes, prêts à toutes les hypocrisies pour parvenir à leurs fins.
"Machiavélien" est une épithète noble pour désigner la vision politique du républicain florentin, amplement commentée depuis quatre siècles, et toujours porteuse de démystifications et de clarté.
L’ouvrage indispensable à son sujet me semble être celui de Denis Colin, Comprendre Machiavel, Armand Colin, 2008, qui, tout en situant pleinement le Florentin dans son contexte historique, celui de la fin des républiques urbaines de la "povera Italia", évoque sans le moindre anachronisme le profit actuel que nous pouvons tirer de sa lecture ; dans cette optique, le dernier chapitre, "Une politique machiavélienne ?", est d’une saisissante actualité.

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