Categories

Accueil > Long XIXe siècle, les engagements des penseurs et des écrivains > Rimbaud, Chant de guerre parisien

Rimbaud, Chant de guerre parisien

mercredi 6 février 2019, par René Merle

À la veille de la Semaine sanglante

Cf. : Le Forgeron

Le 15 mai 1871, à la veille de la Semaine sanglante, le tout jeune Rimbaud (il est né en 1854), ardent partisan de la Commune, adresse à son ami le poète Paul Demeny son Chant de guerre parisien [1]. Le texte évoque, en ce vert printemps qui n’a rien de bucolique, l’avancée des troupes versaillaises dans les localités de l’Ouest parisien. Il stigmatise le chef du pouvoir exécutif Adolphe Thiers, le ministre de l’intérieur Ernest Picard et le ministre des affaires étrangères Jules Favre, tous trois acharnés à l’anéantissement de la Commune avec le soutien des « Ruraux », ces notables grands et petits d’une province conservatrice que hait Rimbaud.
On retrouvera facilement, dans ces vers d’extrême jeunesse, la vision charnelle du monde et de ses couleurs qui s’épanouira dans les textes à venir.

Le Printemps est évident, car

Du cœur des Propriétés vertes,

Le vol de Thiers et de Picard

Tient ses splendeurs grandes ouvertes !
 


Ô Mai ! quels délirants cul-nus !

Sèvres, Meudon, Bagneux, Asnières,

Écoutez donc les bienvenus

Semer les choses printanières !
 


Ils ont schako, sabre et tam-tam,

Non la vieille boîte à bougies

Et des yoles qui n’ont jam, jam...

Fendent le lac aux eaux rougies !
 


Plus que jamais nous bambochons

Quand arrivent sur nos tanières

Crouler les jaunes cabochons

Dans des aubes particulières !
 


Thiers et Picard sont des Éros,

Des enleveurs d’héliotropes,

Au pétrole ils font des Corots :

Voici hannetonner leurs tropes...
 


Ils sont familiers du Grand Truc !...

Et couché dans les glaïeuls, Favre

Fait sont cillement aqueduc,

Et ses reniflements à poivre !
 


La Grand ville a le pavé chaud,

Malgré vos douches de pétrole,

Et décidément, il nous faut

Vous secouer dans votre rôle...
 


Et les Ruraux qui se prélassent

Dans de longs accroupissements,

Entendront des rameaux qui cassent

Parmi les rouges froissements

Sur ce poème, voir par exemple l’excellente étude :
http://abardel.free.fr/petite_anthologie/chant_de_guerre_parisien_notes.htm

Quelques jours après, les troupes versaillaises auront totalement pris le contrôle de l’Est populaire de la capitale, et les exécutions sommaires vont suivre, par milliers et par milliers… Massacre de masse sur lequel la République, quel que soit son numéro, n’a jamais fait son examen de conscience.

Communards fusillés, onze parmi vingt ou trente mille (photo du grand photographe (à la mode !) Disdéri)

Notes

[1Le poème ne sera édité qu’en 1891 - 1895 dans Arthur Rimbaud, Reliquaire, Poésies, (Paris, Genonceaux) avec une préface de Rodolphe Darzens, véritable découvreur du poète, puis dans Arthur Rimbaud, Poésies complètes, Paris, Léon Vanier, 1895 avec une préface de Verlaine.

Répondre à cet article