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Montaigne et la découverte du Nouveau Monde

jeudi 7 février 2019, par René Merle

L’Occident au miroir de ses œuvres…

Je suis lecteur de Montaigne depuis mes bien lointaines années d’étudiant où je le découvrais dans Les Essais, édition conforme au texte de l’exemplaire de Bordeaux avec les additions de l’édition posthume, par Maurice Rat, Classiques Garnier, 1952.
C’est le texte de cette édition, que je consulte toujours (et qui respecte l’orthographe de Montaigne), que je cite ici.

Dans la période d’Occidentalisme triomphant de son bon droit et de ses valeurs (?), il est permis de rappeler ce que Montaigne écrivait à propos de la "découverte" et de la conquête de l’Amérique du Sud. Je cite les premières pages. Le lecteur qui a accès à l’ouvrage découvrira avec bonheur la suite de ce chapitre...

Livre III, chapitre VII, "Des coches".

« Nostre monde vient d’en trouver un autre (et qui nous respond si c’est le dernier de nos frères, puis que les Dæmons, les Sybilles et nous, avons ignoré cettuy-cy jusqu’asture ?) non moins grand, plain et membru que luy, toutesfois si nouveau et si enfant qu’on luy apprend encore son a, b, c ; il n’y a pas cinquante ans qu’il ne sçavoit ni lettres, ny pois, ny mesure, ny vestements, ny bleds, ny vignes. Il estoit encore tout nud au giron, et ne vivoit que des moyens de sa mère nourrice. Si nous concluons bien de nostre fin, et ce poëte de la jeunesse de son siècle, cet autre monde ne faira qu’entrer en lumière quand le nostre en sortira. L’univers tombera en paralisie ; l’un membre sera perclus, l’autre en vigueur.
Bien crains-je que nous aurons bien fort hasté sa declinaison et sa ruyne par nostre contagion, et que nous luy aurons bien cher vendu nos opinions et nos arts. C’estoit un monde enfant ; si nous ne l’avons pas foité et soubmis à notre discipline par l’avantage de nostre valeur et forces naturelles, ny ne l’avons practiqué par notre justice et bonté, ny subjugué par notre magnanimité. La plus part de leurs responces et des negotiations faictes avec eux tesmoignent qu’ils ne nous devoyent rien en clarté d’esprit naturelle et en pertinence. L’espouventable magnificence des villes de Cusco et de Mexico, et, entre plusieurs choses pareilles, le jardin de ce Roy, où tous les arbres, les fruicts et toutes les herbes, selon l’ordre et grandeur qu’ils ont en un jardin, estoient excellement formez en or ; comme, en son cabinet, tous les animaux qui naissoient en son estat et en ses mers ; et la beauté de leurs ouvrages en pierrerie, en plume, en cotton, en la peinture, montrent qu’ils ne nous cedoient non plus en l’industrie. Mais, quant à la devotion, observance des loix, bonté, libéralité, loyauté, franchise, il nous a bien servy de n’en avoir pas tant qu’eux ; ils se sont perdus par cet advantage, et vendus, et trahis eux mesme.
Quant à la hardiesse et courage, quant à la fermeté, constance, resolution contre les douleurs et la faim et la mort, je ne craindrois pas d’opposer les exemples que je trouverois parmy eux aux plus fameux exemples anciens que nous ayons aus memoires de nostre monde par deçà. Car, pour ceux qui les ont subjuguez, qu’ils ostent les ruses et batelages dequoy ils se sont servis à les piper, et le juste estonnement qu’aportoit à ces nations là de voir arriver si inopinément des gens barbus, divers en langage, religion, en forme et en contenance, d’un endroict du monde si esloigné et où ils n’avoyent jamais imaginé qu’il y eust habitation quelconque, montez sur de grands monstres incogneuz, contre ceux qui n’avoyent non seulement jamais veu de cheval, mais beste quelconque duicte à porter et soustenir homme ny autre charge ; garnis d’une peau luysante et dure et d’une arme tranchante et resplandissante, contre ceux qui, pour le miracle de la lueur d’un miroir ou d’un coustrau alloyent eschangeant une grande richesse en or et en perles, et qui n’avoyent ny science ny matiere par où tout à loisir ils sçeussent percer notre acier ; adjoustez y les foudres et tonnerres de nos pieces et harquebouses, capables de troubler Cæsar mesme, qui l’en eust surpris autant inexperimenté, et à cett’heure, contre des peuples nuds, si ce n’est où l’invention estoit arrivée de quelque tissu de cotton, sans autres armes pour le plus que d’arcs, pierres, bastons et boucliers de bois ; des peuples surpris, soubs couleur d’amitié et de bonne foy, par la curiosité de veoir des choses estrangeres et incogneues : contez, dis-je, aux conquerans cette disparité, vous leur ostez toute l’occasion de tant de victoires.
Quand je regarde céte ardeur indomptable dequoy tant de milliers d’hommes, femmes et enfans, se présentent et rejettent à tant de fois aux dangers inevitables, pour la deffence de leurs dieux et de leur liberté ; céte genereuse obstination de souffrir toutes extremitez et difficultez, et la mort, plus volontiers que de se soubmettre à la domination de ceux de qui ils ont esté si honteusement abusez, et aucuns choisissans plustot de se laisser defaillir par faim et par jeune, estans pris, que d’accepter le vivre des mains de leurs ennemis, si vilement victorieuses, je prevois que, à qui les eust attaquez pair à pair, et d’armes, et d’experience, et de nombre, il y eust faict aussi dangereux, et plus, qu’en autre guerre que nous voyons.
Que n’est tombée soubs Alexandre ou soubs ces anciens Grecs et Romains une si noble conqueste, et une si grande mutation et alteration de tant d’empires et de peuples soubs des mains qui eussent doucement poly et defriché ce qu’il y avoit de sauvage, et eussent conforté et promeu les bonnes semences que nature y avoit produit, meslant non seulement à la culture des terres et ornement des villes les arts de deçà, en tant qu’elles y eussent esté necessaires, mais aussi meslant les vertus Grecques et Romaines aux originelles du pays ! Quelle reparation eust-ce esté, et quel amendement à toute cette machine, que les premiers exemples et déportemens nostres qui se sont présentés par delà eussent appellé ces peuples à l’admiration et imitation de la vertu et eussent dressé entre eux et nous une fraternele société et intelligence ! Combien il eust esté aisé de faire son profit d’ames si neuves, si affamées d’apprentissage, ayant pour la plus part de si beaux commencemens naturel !
Au rebours, nous nous sommes servis de leur ignorance et inexperience pour les plier plus facilement vers la trahison, luxure, avarice et vers toute sorte d’inhumanité et de cruauté, à l’exemple et patron de nos mœurs. Qui mit jamais à tel pris le service de la mercadence et de la trafique ? Tant de villes rasées, tant de nations exterminées, tant de millions de peuples passez au fil de l’espée, et la plus riche et belle partie du monde bouleversée pour la negotiation des perles et du poivre ! mechaniques victoires. Jamais l’ambition, jamais les inimitiez publiques ne pousserent les hommes les uns contre les autres à si horribles hostilitez et calamitez si miserables.
 »

On sait que les massacres, les mauvais traitements, les maladies transmises par les conquérants ont tellement décimé les Amérindiens qu’en un siècle leur population avait été réduite de 90 %, et qu’elle avait totalement disparu dans certains secteurs, comme dans les Caraïbes…

On comprend pourquoi des démocrates espagnols, et bien sûr sud-américains, ne se joignent pas, c’est le moins que l’on peut dire, à la fête nationale espagnole du 12 novembre, el Día de la Hispanidad, qui célèbre la conquête coloniale espagnole (le 12 octobre 1492, l’expédition de Christophe Colomb arrivait aux avant-postes du continent américain, en l’occurrence l’île Guaniní, aux Bahamas).
On peut lire par exemple à ce sujet l’excellent blog péruvien El khipu de Juan Yunpa. El Khipu

Faut-il revenir aujourd’hui sur cette réflexion, alors que l’Amérique latine semble avoir bien d’autres soucis, du Brésil au Venezuela en passant par les états andins ?

On ne le fera jamais assez, car cette aventure et ce génocide nous concernent tous, nous autres occidentaux, et pas seulement les Espagnols. On remarquera en effet que Montaigne ne met pas seulement en cause les Espagnols : son "Nous" pointe la responsabilité de tout l’Occident chrétien avide de richesses pillées et impitoyable à l’égard de "l’Autre", l’Occident qui place le marché et le profit avant le respect des hommes... Ainsi pointa l’aube du capitalisme rapace et colonial, appuyée sur ce qu’il y a de plus violent et de plus mauvais en l’homme ; ainsi cette aube annonçait-elle tragiquement la suite, celle de la « mondialisation ».

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