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L’Empire romain, la morale et nous

vendredi 8 février 2019, par René Merle

Empire romain et Mondialisation capitaliste

Quand on s’intéresse au long destin de Rome (pour s’en tenir aux dates consacrées, 753 av. J.-C. / 476 ap. J.-C.), revient toujours la même taraudante question : comment apprécier une civilisation qui, sur ce long terme, a tant apporté matériellement et culturellement à notre continent, alors qu’elle se fondait sur un abominable esclavage, alimenté par les guerres de conquête ; comment apprécier la plus que bénéfique « pax romana », ciment de l’empire intégrateur, quand elle avait pour but de nourrir la rapacité des classes dominantes, leur immoralité, leur violence et leur cruauté... Bref, comment justifier un Bien nourri du Mal, pour s’interroger comme un lycéen découvrant éperdument la philo (mais la naïveté n’est pas toujours méprisable)…

À n’aborder cette histoire que d’un point de vue moral, on pourrait penser, avec le grand historien Edward Gibbon, que l’histoire romaine, comme toute histoire, s’inscrit dans « le registre des crimes, des folies et des infortunes de l’homme ». Mais, quelle que soit la triste continuité de la nature humaine, on doit aussi considérer que les fantastiques réalisations de la civilisation romaine (et ceci est également valable pour la Grèce antique) n’auraient pas été possibles sans l’avènement de ce mode de production fondé sur l’esclavage et la guerre de conquête, et donc qu’elles tiennent autant, sinon plus, d’un processus historico-économique que de l’éternelle nature humaine...

On peut évidemment s’en tenir cyniquement à ce froid constat, : la morale a peu à voir avec les réalités socio-économiques, ou plutôt, que chaque forme de civilisation se dote d’une « morale » justifiant son oppression et ses crimes.
Comment d’ailleurs à ce propos ne pas penser aux apologistes du capitalisme dans sa période triomphante, justifiant sa victoire par celle de la civilisation sur la barbarie, et passant aux pertes et profits (si je puis dire), l’extorsion de la plus value et l’exploitation honteuse des peuples conquis. Et même le plus grand contempteur de la bourgeoisie capitaliste, Karl Marx, n’écrivait-il pas avec une admiration non dissimulée dans la condamnation son : « Grâce au rapide perfectionnement des instruments de production, grâce aux communications infiniment plus faciles, la bourgeoisie entraîne dans le courant de la civilisation jusqu’aux nations les plus barbares. […] Sous peine de mort, elle force toutes les nations à adopter le mode bourgeois de production ; elle les force à introduire chez elles ce qu’elle appelle civilisation, c’est-à-dire à devenir bourgeoises. En un mot, elle se façonne un monde à son image. » (Manifeste du Parti communiste, 1848.)

Ce qui amena Marx, initialement, à approuver sans états d’âme la conquête de territoires mexicains par les Etats-Unis ou la victoire de l’armée française sur Abd-el-Kader (j’en ai longuement traité sur mon ancien blog et j’y reviendrai peut-être)…

En continuant à filer la métaphore de la civilisation romaine et de la civilisation capitaliste, on peut poursuivre sur cette question de l’esclavage, en évoquant le rôle décisif qu’elle a joué dans le déclin et la fin de l’Empire romain.
On sait comment, à l’apogée de l’Empire romain, la présence massive et généralisée des esclaves dans les grandes propriétés avait ruiné la paysannerie libre, support traditionnel des institutions et vivier de l’armée, et l’avait transformée en classe non productive vivant tant bien que mal des générosités de l’État. Les révoltes d’esclaves étaient condamnées à l’échec devant l’absence totale de solidarité de cette plèbe assistée, pilier du césarisme qui prétendait juguler les conflits entre les classes non productives, cependant que l’armée, jadis armée de citoyens, devenait par force une armée de métier, de plus en plus recrutée chez les prolétaires déclassés et les mercenaires « barbares » venus d’au-delà du « limès ».

Ainsi le conflit entre la seule classe vraiment productrice, celle des esclaves, et l’ensemble des classes non productrices, dont celles directement exploiteuses, s’engageait dans une voie où personne ne pouvait l’emporter.
On peut lire au début du Manifeste du Parti communiste de Karl Marx : « Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître de jurande et compagnon, bref oppresseurs et opprimés, en opposition constante, ont mené une lutte ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée, une lutte qui finissait toujours soit par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit par la disparition des deux classes en lutte. »
Mais en l’occurrence, la lutte des classes, dont Marx et bien des historiens avant lui avaient fait le moteur de l’histoire, ne s’est pas terminée par la victoire d’une classe (les esclaves en tant que classe n’ont pas été victorieux), pas plus qu’elle n’a été directement la cause de la fin de l’Empire ; ce sont les « invasions barbares », victorieuses d’une armée où ces mêmes « barbares » figuraient en nombre, qui réglèrent le sort d’une société bloquée, et assurèrent, comme l’écrit Marx, « la disparition des deux classes en lutte ».
On sait ce qui advint alors de la « civilisation romaine », dont seules les ruines attestèrent bientôt la gloire d’un passé à jamais mort.

Sans être paranoïaque, on ne peut que constater que le monde capitaliste d’aujourd’hui, aussi porteur qu’il soit de progrès scientifiques et techniques incessants, offre à bien des égards le même tableau que celui de la fin de l’Empire romain, quand la possibilité n’existe plus d’une transformation révolutionnaire et positive d’une société, et ne laisse comme perspective, dans cette course diabolique au surprofit, que l’auto destruction dans la catastrophe démographique et écologique.
Cf. Gramsci

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