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De la téléologie marxiste

samedi 9 février 2019, par René Merle

De la social démocratie marxiste des années 1890 aux renoncements, aux impuissances, mais aussi aux espérances d’aujourd’hui.

Dans la première édition (en allemand) du Capital (Livre I), 1867, Marx a été un très lucide analyste du mode de production capitaliste et des rapports de production qui se mettaient en place dans les années 1840-1860. Il en mesurait la puissance de développement et la capacité de conquérir le monde, mais il pensait aussi que ce système d’exploitation de l’homme par l’homme ne survivrait pas à ses propres contradictions, et il prédisait que le prolétariat organisé serait l’accoucheur d’un nouveau monde, véritablement humain celui-ci.
Marx meurt en 1883. Ses immédiats héritiers européens ont été nombreux et divers.

Les plus importants sans doute, les sociaux-démocrates allemands et autrichiens, évacuant quelque peu la complexité de la pensée philosophique de Marx, apportaient à la jeune classe ouvrière leur conception du marxisme, un marxisme déterministe, strictement économiste, et, à proprement parler, téléologique : le développement des forces productives entrerait en conflit avec la nature des rapports sociaux de production et serait le facteur décisif du passage inévitable du capitalisme au socialisme ; la socialisation de la production s’effectuant au profit de quelques trusts, il « suffirait » d’un coup d’épaule du suffrage universel pour faire passer la production de cette propriété privée monopoliste à la propriété collective des producteurs…
La finalité de la social-démocratie, fondée sur l’organisation politique de la classe ouvrière, était donc à la fois de lutter au présent pour améliorer la situation des classes laborieuses (lutte syndicale, municipale, législative, coopérative), et de gagner électoralement la majorité des couches sociales non exploiteuses afin d’assurer un passage pacifique au socialisme. C’est au présent que, lentement et durement, se glanaient les progrès sociaux. Mais la garantie quasi religieuse de l’inévitable victoire transcendait les difficultés.
Ainsi s’installait, chez la classe ouvrière allemande et chez les socialistes allemands (et autrichiens) d’avant 1914, comme aussi chez les socialistes français tendance Jaurès, la cohabitation d’un messianisme quasi religieux, digne des millénaristes du Moyen-Âge, et un pragmatisme du quotidien dans lequel la Social-démocratie investissait l’essentiel de ses forces, au prix d’un début d’intégration structurelle dans l’appareil d’état bourgeois qu’elle condamnait.

Inévitablement, pareille situation ne pouvait que produire un puissant courant révisionniste du marxisme : si l’analyse du mode de fonctionnement du système capitaliste était maintenue, l’inéluctabilité de sa chute était abandonnée, d’une part à cause des mutations technologiques qui à l’évidence le revivifiaient en cette charnière des XIXe et XXe siècles (après l’électricité, le pétrole, l’automobile, l’aviation, etc.), d’autre part à cause du constat que la classe ouvrière, fortement syndicalisée pour ses revendications immédiates, n’était pas à même d’assumer politiquement le rôle d’accoucheuse du socialisme que Marx lui avait attribué.

La catastrophe de 1914 attesta à l’évidence de l’insertion de la social-démocratie dans l’appareil d’état et de l’incapacité de la classe ouvrière à mettre en œuvre les proclamations pacifistes révolutionnaires des années précédentes.

Paradoxe (apparent) et ironie tragique de l’Histoire, ce n’est pas dans les pays où la classe ouvrière était puissante et organisée que la Révolution se produisit, et cela, pas plus Marx qu’Engels ou Kautsky ne l’avaient envisagé.
Je traiterai peut-être dans des articles à venir de ce qui allait alors advenir.
À partir du coup de tonnerre de 1917, de l’échec des autres révolutions européennes, puis de la décision soviétique de tenir bon contre tous les blocus et de tenter la construction du socialisme dans un seul pays, à partir donc de la scission entre les socialistes qui veulent « garder la vieille maison » et ceux d’entre eux qui ne se reconnaissent pas dans ce qu’il faut bien appeler un réformisme au petit pied, ce n’est plus d’une téléologie marxiste qu’il faudra parler, mais de deux : la téléologie réformiste social-démocrate et la téléologie communiste, réformiste aussi à sa façon, mais dont l’horizon était l’avènement du communisme.

Ce binôme se perpétuera, malgré vents et marées (révolution chinoise, décolonisation, guerre froide et parfois chaude, etc.) jusqu’à l’implosion de l’U.R.S.S.

Depuis, ce n’est plus de deux, mais d’une seule téléologie que nous pouvons parler. Si les sociaux-démocrates ont depuis longtemps abandonné tout reliquat marxiste pour s’en tenir à une navigation au jugé sur les eaux capitalistes, en espérant qu’elles soient le moins agitées possible, les divers courants communistes ont continué à se réclamer de Marx, le récent deux-centième anniversaire e sa naissance en a témoigné. Mais au-delà du rappel toujours utile des analyses de Marx en son temps, et de la lumière qu’elles peuvent apporter à la compréhension du monde actuel, (celui du capitalisme totalement mondialisé et de sa nature exploiteuse renforcée par les récents progrès de l’informatique), au-delà du constat dénonciateur donc, quelles solutions ? Quid de l’abolition de la propriété privée des grands moyens de production et d’échange ? Quid du rôle d’un parti révolutionnaire ? Quid de l’internationalisme ? Certes, les anciennes formules reviennent, mais de moins en moins en incantation, tellement est évident que l’indignation, la protestation au jour le jour, la lutté sociale défensive, aussi importantes et nécessaires qu’elles soient, ne pèsent pas grand chose devant le triomphe du capitalisme mondialisé. Pour qu’elles le mettent vraiment en péril, encore faudrait-il leur ouvrir des perspectives qui dépassent la revendication immédiate. À leur façon, c’est ce que les vrais écologistes ont fait par rapport aux environnementalistes à courte vue égoïste. La tache qui incombe aux différents mouvements occidentaux se réclamant du communisme est alors bien difficile, coincée qu’elle est d’une part entre les différents projets de réforme de l’Union européenne, si tant est qu’elle est réformable, et l’interrogation majeure sur l’énigmatique communisme capitaliste chinois, avatar réussi ( ?) de la NEP léniniste.

Je n’ai pas le moins du monde la prétention d’apporter encore des lumières sur ces sujets amplement débattus. Mais, ne serait-ce que pour clarifier mes idées, j’y reviendrai.

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