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Rimbaud et la Commune de Paris, (suite)

lundi 11 février 2019, par René Merle

L’orgie parisienne ou Paris se repeuple

Vous avez pu lire sur ce site deux poèmes que Rimbaud écrivit en soutien à la Commune de Paris, en mai 1871.
Le dernier évoquait la résistance des Communeux [1] à la sanglante offensive versaillaise, à la veille de la Semaine sanglante.
Chant de guerre

Celui que vous pouvez lire aujourd’hui est écrit au lendemain de l’écrasement de la Commune. Il ne fut publié qu’en 1890 dans la toute jeune et déjà importante revue La Plume, de Léon Deschamp [2].
Une autre version a été publiée en 1895 [3]

1889-1890… La Commune est déjà loin, mais la blessure est toujours vive. Quel sens peut donc prendre son souvenir en ces deux années où la République fête 1789 et ouvre les temps nouveaux de la Belle Époque (La Tour Eiffel, l’exposition universelle) ?
La publication par Deschamp n’est donc pas seulement découverte de bibliophile, mais, par ricochet sur le lendemain de la Commune, un regard sur la France contemporaine. En effet, après la tuerie de masse perpétrée par les Versaillais, Rimbaud clame sa haine contre ce monde de l’Ordre qui triomphe, monde de l’argent roi, monde de l’inhumanité, où la force vitale de la sexualité est muée en pourriture sipendiée, monde des bien pensants et des crapules, qui reprend, prolonge et exaspère la fête impériale.

L’orgie parisienne ou Paris se repeuple

Ô lâches, la voilà ! dégorgez dans les gares !
Le soleil expia de ses poumons ardents
Les boulevards qu’un soir comblèrent les Barbares,
Voilà la Cité belle assise à l’occident !

Allez ! on préviendra les reflux d’incendie,
Voilà les quais ! voilà les boulevards ! voilà
Sur les maisons, l’azur léger qui s’irradie,
Et qu’un soir la rougeur des bombes ébranla.

Cachez les palais morts dans des niches de planches !
L’ancien jour effaré rafraîchit vos regards.
Voici le troupeau roux des tordeuses de hanches,
Soyez fous, vous serez drôles, étant hagards !

Tas de chiennes en rut mangeant des cataplasmes,
Le cri des maisons d’or vous réclame, volez !
Mangez ! voici la nuit de joie aux profonds spasmes
Qui descend dans la rue. Ô buveurs désolés,

Buvez, lorsque la nuit arrive intense et folle,
Fouillant à vos côtés les luxes ruisselants,
Vous n’allez pas baver, sans geste et sans paroles,
Dans vos verres, les yeux perdus aux lointains blancs,

Ouvrez votre narine aux superbes nausées !
Trempez de poisons forts les cordes de vos cous !
Sur vos nuques d’enfant, baissant ses mains croisées
Le Poète vous dit : "ô lâches, soyez fous".
Avalez pour la reine aux fesses cascadantes !
Écoutez l’action des stupides hoquets
Déchirants, écoutez, santés aux nuits ardentes !
Les idiots râleurs, vieillards, pantins, laquais

Parce que vous fouillez le ventre de la femme
Vous craignez d’elle encore une convulsion
Qui crie, asphyxiant votre nichée infâme
Sur sa poitrine en une horrible pression.

Syphilitiques, fous, rois, pantins, ventriloques,
Qu’est-ce que ça peut faire à la putain Paris,
Vos âmes et vos corps, vos poisons et vos loques ?
Elle se secouera de vous, hargneux pourris !

Et quand vous serez bas, geignant sur vos entrailles
Réclamant votre argent, les flancs morts, éperdus,
La rouge courtisane aux seins gros de batailles,
Loin de votre stupeur tordra ses poings ardus !

Quand tes pieds ont dansé si fort dans les colères,
Paris ! quand tu reçus tant de coups de couteau,
Quand tu gis, retenant dans tes prunelles claires,
Un peu de la bonté du fauve renouveau,

Ô cité douloureuse, ô cité quasi-morte,
La tête et les deux seins jetés vers l’Avenir
Ouvrant sur ta pâleur ses milliards de portes,
Cité que le Passé sombre pourrait bénir :

Corps remagnétisé pour les énormes peines
Tu revois donc la vie effroyable, tu sens
Sourdre le flux des vers livides en tes veines,
Et sur ton clair amour rôder les doigts glaçants !

Et ce n’est pas mauvais, les vers, tes vers livides
Ne gêneront pas plus ton souffle de Progrès
Que les Stryx n’éteignaient l’œil des Cariatides
Où des pleurs d’or astral tombaient des bleus degrés.

Quoique ce soit affreux de te revoir couverte
Ainsi ; quoiqu’on n’ait fait jamais d’une cité
Ulcère plus puant à la Nature verte,
Le Poète te dit « Splendide ! est ta Beauté ! »

L’orage t’a sacré suprême poésie ;
L’immense remuement des forces te secourt ;
Ton œuvre bout, ta mort gronde, Cité choisie
Amasse les strideurs au cœur du clairon sourd.

Le Poète prendra le sanglot des infâmes,
La Haine des forçats, la clameur des maudits
Et ses rayons d’amour flagelleront les femmes.
Ses strophes bondiront, voilà ! voilà ! bandits !

Société, tout est rétabli, les orgies
Pleurent leur ancien râle aux anciens lupanars
Et les gaz en délire aux murailles rougies
Flambent sinistrement vers les azurs blafards !

Arthur RIMBAUD

Mai 1871

Notes

[1Communeux : c’est ainsi que s’appelaient les membres de la Commune. Le terme de « Communard », initialement plutôt péjoratif, a été repris par la suite en fierté, phénomène bien connu d’inversion des points de vue.

[2On lira sur la naissance de la revue : La Plume

[3Arthur Rimbaud, Poésies complètes, Paris, Léon Vanier, 1895 avec une préface de Verlaine. On lira avec intérêt la présentation, le commentaire et les deux versions dans Paris se repeuple

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