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Thomas Paine, à propos de la populace et de la violence révolutionnaire.

mercredi 13 février 2019, par René Merle

« Il périt plus de citoyens dans la contestation que de ceux qui s’opposaient à eux… »

Thomas Paine (1737-1809), né britannique et célèbre révolutionnaire américain, rejoignit immédiatement la Révolution française.
En 1791, il publie en anglais, puis en français, Droits de l’Homme ; en réponse à l’attaque de M.Burke sur la Révolution françoise. Par Thomas Paine, Secrétaire du Congrès pour le département des Affaires étrangères pendant la guerre de l’Amérique, et Auteur de l’Ouvrage intitulé : LE SENS COMMUN [1]. Traduit de l’Anglois, par F.S..... [2]. Avec des Notes et une nouvelle Préface de l’Auteur. A Paris, Chez F.Buisson, Imprimeur-Libraire, rue Hautefeuille, N° 20, Mai 1791.
Voici sa réponse à Burke, qui ne voulait voir 1789 qu’à travers le prisme des violences populaires qui accompagnèrent la prise de la Bastille. [3]

« Il périt plus de citoyens dans la contestation que de ceux qui s’opposaient à eux. Il n’y eut que quatre ou cinq personnes qui furent saisies par la populace et mises à mort sur le champ ; le gouverneur de la bastille et le prévôt des marchands, que l’on avoit [4] découvert dans un acte de trahison ; et ensuite Foulon, l’un des nouveaux ministres, et Berthier son beau-fils, qui étoit [*] intendant de Paris. Leurs têtes furent mises sur des piques et promenées par la ville ; et c’est sur ce genre de punition que M.Burke bâtit une grande partie de sa scène tragique. Examinons donc comment l’idée d’un pareil genre de supplice put venir à ces gens-là.
Les hommes prennent ordinairement l’habitude de ce qu’ils voient faire dans les gouvernements sous lesquels ils vivent, et rendent aux autres les punitions qu’ils sont accoutumés de voir. Les têtes plantées sur des piques, qui restèrent pendant bien des années sur Temple-bar [5], n’offroient [*] pas une scène moins horrible que les têtes promenées sur des piques à Paris ; cependant ce genre de punition avait été exercée par le gouvernement Anglais. On dira, peut-être, que tout ce que l’on peut faire à un homme après sa mort lui est fort indifférent ; mais ce n’est pas indifférent pour les vivans [*]. Cela tourmente leur sensibilité, ou les endurcit ; et dans l’un ou l’autre cas leur apprend à punir quand le pouvoir est entre leurs mains.
Coupez donc l’arbre par la racine, et enseignez l’humanité aux gouvernemens [1]. C’est leurs punitions sanguinaires qui corrompent le genre humain. En Angleterre la punition, en certains cas, est d’être pendu, tiré à quatre chevaux et écartelé ; on arrache le cœur du patient et on l’expose à la populace. En France, sous l’ancien gouvernement, les punitions n’étoient [*] pas moins barbares. Qui ne se souvient pas de l’exécution de Damiens qui fut tiré à 4 chevaux etc. etc. ? [6]
Les effets que produisent ces spectacles cruels, montrés à la populace, c’est de détruire la tendresse et d’exciter la vengeance ; et en adoptant les idées basses et fausses de conduire les hommes par la terreur au lieu de les convaincre par la raison, on laisse des exemples. C’est sur la plus basse classe du peuple que ces moyens produisent les plus mauvais effets. Ces gens-là ont assez de bon sens pour sentir que c’est pour eux que l’on montre ces supplices ; et ils infligent à leur tour ces exemples de terreur auxquels leurs yeux sont accoutumés.
Il y a dans tous les pays de l’Europe une classe nombreuse d’hommes désignés par le nom de populace ; ce sont des gens de cette classe qui furent coupables des incendies et des dégâts commis dans Londres en 1780 [7] ; et ce sont aussi des gens de cette classe qui portèrent dans Paris les têtes sur des piques. Foulon et Berthier furent pris à la campagne et envoyés à Paris pour être examinés à l’hôtel-de-ville ; mais la populace, irritée à la vue de Foulon et Berthier, les arracha des mains de ceux qui les gardoient [*] et les exécuta sur la place de grève. Pourquoi donc M.Burke accuse-t-il une nation entière d’avoir commis des outrages de cette nature ? Il aurait aussi bien pu accuser tous les habitans [*] de Londres des émeutes et des excès qui eurent lieu dans cette ville en 1780, ou ses propres compatriotes des outrages commis en Irlande.
Tout ce que nous voyons ou ce que nous entendons, qui heurte notre sensibilité et qui dégrade le caractère de l’homme, devroit [*] nous conduire à faire des réflexions et non des reproches. Les êtres mêmes qui s’en rendent coupables ont quelque droit à notre considération. Comment arrive-t-il qu’une classe d’hommes désignée par le nom du vulgaire ou de la populace, soit si nombreuse dans les anciens pays ? Du moment que nous nous faisons cette question, la réflexion nous fournit une réponse. C’est une conséquence de la mauvaise construction de tous les anciens gouvernemens [*] de l’Europe, sans en excepter celui d’Angleterre. C’est en élevant quelques hommes d’une manière gigantesque, que d’autres sont si cruellement abaissés, jusqu’à ce que tout sorte de la nature. On fait ignominieusement servir aux ombres du tableau humain une vaste multitude l’espèce, pour faire ressortir dans le plus grand jour les marionnettes de l’état et de l’aristocratie. Dans le commencement d’une révolution, cette multitude suit plutôt le camp que l’étendard de la liberté, et n’est pas encore instruite à la respecter.
En accordant même à M.Burke que toutes ces exagérations théâtrales soient des faits, je lui demande s’ils n’établissent pas la preuve de ce que j’avance ? En admettant que ses récits soient exactement vrais, ils prouvent la nécessité d’une révolution en France, autant que toute autre chose auroit [*] pu la prouver. Ces outrages ne furent point les effets des principes de la révolution, mais de l’esprit de dégradation qui existoit [*] avant la révolution, et que la révolution doit réformer. Attribuez-les donc à leurs vraies causes, et accusez-en ceux de votre parti."

Notes

[1célèbre pamphlet publié peu avant la signature de la Déclaration d’Indépendance en 1776

[2Soulès

[3Edmund Burke, leader des Whigs conservateur, avait soutenu les colons d’Amérique insurgés, mais il publia une sévère condamnation de la Révolution française dans Reflections on the Revolution in France, 1790

[4graphie de l’époque. Je signalerai par un * toutes les graphies usuelles alors et différentes des nôtres

[5À Dublin. Les têtes des condamnés pour haute-trahison y étaient exposées

[6Pour avoir tenté d’assassiner Louis XV d’un coup de canif (!), Damiens fut exécuté en 1757 dans des conditions atroces

[7du 2 au 8 juin 1780, Londres est embrasé, au sens propre du mot, par une violente « émotion » populaire ». Cf. Cf. Julius Van Daal, Beau comme une prison qui brûle, éd. L’insomniaque, 1994

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