Categories

Accueil > Lumières, Révolution française, Premier Empire > Robespierre et les Lumières

Robespierre et les Lumières

jeudi 14 février 2019, par René Merle

Le discours du 18 floréal an II

J’évoquais dans un billet récent le débat auquel participait l’historien et théologien Jean-François Colosimo Jean Birnbaum, La religion des faibles..
Il avait insisté sur le fait qu’il n’y a pas actuellement de retour du religieux, mais que le religieux, chassé par la porte de la philosophie, rentre par la fenêtre du politique. On connaît son affirmation : « Il y a une face obscure dans les Lumières qui nous aveugle. Les Lumières considèrent qu’il faut discréditer le passé et en lui ce qu’il a de pire, la religion. Or la religion n’a pas disparu, elle a été absorbée par le politique ». Et d’évoquer Robespierre.

J’ai aussitôt pensé à ce terrible discours de Robespierre [1], à propos de la philosophie des Lumières dont est née (en partie), la Révolution. Robespierre ne se place pas ici du côté des Lumières bourgeoises pourvoyeuses du matérialisme et de l’athéisme, Lumières dont il a pu apprécier les séquelles « modérantistes » et girondines au sein de la Révolution, mais il se place, sous l’égide de Rousseau, du côté de la nouvelle religion salvatrice qu’il entend instituer :

« Dès longtemps les observateurs éclairés pouvaient apercevoir quelques symptômes de la révolution actuelle : tous les événements importants y tendaient ; les causes mêmes des particuliers susceptibles de quelque éclat s’attachaient à une intrigue politique ; les hommes de lettres renommés, en vertu de leur influence sur l’opinion, commençaient à en obtenir quelqu’une dans les affaires ; les plus ambitieux avaient formé dès lors une espèce de coalition qui augmentait leur importance ; ils semblaient s’être partagés en deux sectes, dont l’une défendait bêtement le clergé et le despotisme : la plus puissante et la plus illustre était celle qui fut connue sous le nom d’encyclopédistes.

Elle renfermait quelques hommes estimables, et un plus grand nombre de charlatans ambitieux ; plusieurs de ses chefs étaient devenus des personnages considérables dans l’État : quiconque ignorerait son influence et sa politique n’aurait pas une idée complète de la préface de notre révolution. Cette secte, en matière de politique, resta toujours au-dessous des droits du peuple [2] ; en matière de morale, elle alla beaucoup au-delà des préjugés religieux : ses coryphées déclamaient quelquefois contre le despotisme, et ils étaient pensionnés par les despotes ; ils faisaient tantôt des livres contre la cour, et tantôt des dédicaces aux rois, des discours pour les courtisans et des madrigaux pour les courtisanes ; ils étaient fiers dans leurs écrits, et rampants dans les antichambres.

Cette secte propagea avec beaucoup de zèle l’opinion du matérialisme, qui prévalut parmi les grands et parmi les beaux-esprits ; on lui doit en grande partie cette espèce de philosophie pratique qui, réduisant l’égoïsme en système, regarde la société humaine comme une guerre de ruse, le succès comme la règle du juste et de l’injuste, la probité comme une affaire de goût ou de bienséance, le monde comme le patrimoine des fripons adroits.
J’ai dit que ses coryphées étaient ambitieux : les agitations qui annonçaient un grand changement dans l’ordre politique des choses avaient pu étendre leurs vues ; on a remarqué que plusieurs d’entre eux avaient des liaisons intimes avec la maison d’Orléans, et la constitution anglaise était, suivant eux, le chef-d’œuvre de la politique, le maximum du bonheur social.

Parmi ceux qui au temps dont je parle se signalèrent dans la carrière des lettres et de la philosophie, un homme [3], par l’élévation de son âme et par la grandeur de son caractère, se montra digne du ministère de précepteur du genre humain : il attaqua la tyrannie avec franchise ; il parla avec enthousiasme de la Divinité ; son éloquence mâle et probe peignit en traits de flamme les charmes de la vertu ; elle défendit ces dogmes consolateurs que la raison donne pour appui au cœur humain : la pureté de sa doctrine, puisée dans la nature et dans la haine profonde du vice, autant que son mépris invincible pour les sophistes intrigants qui usurpaient le nom de philosophes, lui attira la haine et la persécution de ses rivaux et de ses faux amis. Ah ! s’il avait été témoin de cette révolution, dont il fut le précurseur, et qui l’a porté au Panthéon, qui peut douter que son âme généreuse eût embrassé avec transport la cause de la justice et de l’égalité ?

Mais qu’ont fait pour elle ses lâches adversaires ? Ils ont combattu la Révolution dès le moment qu’ils ont craint qu’elle n’élevât le peuple au-dessus de toutes les vanités particulières ; les uns ont employé leur esprit à frelater les principes républicains et à corrompre l’opinion publique : ils se sont prostitués aux factions, et surtout au parti d’Orléans ; les autres se sont renfermés dans une lâche neutralité. Les hommes de lettres, en général, se sont déshonorés dans cette Révolution, et, à la honte éternelle de l’esprit, la raison du peuple en a fait seule tous les frais. »

Notes

[1discours à la séance de la Convention du 18 floréal an II (7 mai 1794)

[2Robespierre parle ici du peuple sociologique, de la masse populaire en mouvement dans la Révolution, dont les aspirations dépassaient, et de loin, les aspirations de la bourgeoisie éclairée. En filigrane, on peut déjà voir se dessiner le conflit qui opposera au XIXe siècle les tenants de la République démocratique à ceux de la République démocratique et sociale.

[3Rousseau

Répondre à cet article