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1924 - Aragon et Anatole France

vendredi 15 février 2019, par René Merle

"Un cadavre"

Les lecteurs de mes blogs antérieurs ont pu s’en rendre compte, je suis un lecteur d’Anatole France, et c’est pourquoi, tout en comprenant parfaitement la démarche du groupe surréaliste, je ne peux aujourd’hui relire sans énervement, c’est le moins que l’on puisse dire, son jugement sur France.
On connaît l’engagement d’Anatole France, aux côtés de Jaurès, aux côtés de Barbusse et de Clarté... Anatole France le sceptique était en fait profondément engagé, à sa façon. Pour autant, tout marqué à gauche qu’il ait été depuis l’affaire Dreyfus, et encore plus après son adhésion au communisme, le grand écrivain fut unanimement salué au lendemain de sa mort, en 1924, y compris par la presse conservatrice.

Le seul pavé dans la mare, (et quelle mare, qui allait du Temps à l’Humanité), le premier texte collectif des surréalistes, Un cadavre [1](Philippe Soupault, Pierre Drieu la Rochelle, Joseph Delteil, André Breton, Louis Aragon).
Pamphlet d’insultes, à la limite, voire au-delà de l’insupportable. Cracher ainsi une des plus hautes figures de l’intelligentsia française était, par son excès même, assumer la ligne provocatrice, et en l’occurrence profanatrice, du groupe surréaliste (seul des signataires, Drieu n’en faisait pas partie). Il ne s’agissait pas, pour chaque signataire, et en particulier pour Aragon, de rallier qui que ce soit à son point de vue ; il s’agissait au contraire de se poser, face au troupeau grégaire du commun des mortels, en intelligence hautaine, et de s’en tenir à la bonne distance, c’est à dire celle du mépris le plus absolu.
J’en extrais la participation d’Aragon, sans doute la plus violente du pamphlet : elle est hyperconnue des spécialistes, j’en ai traité sur mon blog précédent, mais elle peut être une découverte pour des nouveaux lecteurs de ce site.

« AVEZ-VOUS DÉJÀ GIFLÉ UN MORT ?
La colère me prend si, par quelque lassitude machinale, je consulte parfois les journaux des hommes. C’est qu’en eux se manifeste un peu de cette pensée commune, autour de laquelle, vaille que vaille, un beau jour ils tombent d’accord. Leur existence est fondée sur une croyance en cet accord, c’est là tout ce qu’ils exaltent, et il faut pour qu’un homme recueille enfin leurs suffrages, pour qu’aussi un homme recueille les suffrages des derniers des hommes, qu’il soit une figure évidente, une matérialisation de cette croyance.
Les conseils municipaux de localités à mes yeux indistinctes s’émeuvent aujourd’hui d’une mort, posent au fronton de leurs écoles des plaques où se lit un nom. Cela devrait suffire à dépeindre celui qui vient de disparaître, car l’on n’imagine pas Baudelaire, par exemple, ou tout autre qui se soit tenu à cet extrême de l’esprit qui seul défie la mort, Baudelaire célébré par la presse et ses contemporains comme un vulgaire Anatole France. Qu’avait-il, ce dernier, qui réussisse à émouvoir tous ceux qui sont la négation même de l’émotion et de la grandeur ? Un style précaire, et que tout le monde se croit autorisé à juger par le vœu même de son possesseur ; un langage universellement vanté quand le langage pourtant n’existe qu’au-delà, en dehors des appréciations vulgaires. Il écrivait bien mal, je vous jure, l’homme de l’ironie et du bon sens, le piètre escompteur de la peur du ridicule. Et c’est encore très peu que de bien écrire, que d’écrire, auprès de ce qui mérite un seul regard. Tout le médiocre de l’homme, le limité, le peureux, le conciliateur à tout prix, la spéculation à la manque, la complaisance dans la défaite, le genre satisfait, prudhomme, niais, roseau pensant, se retrouvent, les mains frottées, dans ce Bergeret dont on me fera vainement valoir la douceur. Merci, je n’irai pas finir sous ce climat facile une vie qui ne se soucie pas des excuses et du qu’en dira-t-on.
Je tiens tout admirateur d’Anatole France pour un être dégradé. Il me plaît que le littérateur que saluent à la fois aujourd’hui le tapir Maurras [2] et Moscou la gâteuse, et par une incroyable duperie Paul Painlevé lui-même [3], ait écrit pour battre monnaie d’un instinct tout abject, la plus déshonorante des préfaces à un conte de Sade [4], lequel a passé sa vie en prison pour recevoir à la fin le coup de pied de cet âne officiel. Ce qui vous flatte en lui, ce qui le rend sacré, qu’on me laisse la paix, ce n’est pas même le talent, si discutable, mais la bassesse, qui permet à la première gouape venue de s’écrier : « Comment n’y avais-je pas pensé plus tôt ! » Exécrable histrion de l’esprit, fallait-il qu’il répondît vraiment à l’ignominie française pour que ce peuple obscur fût à ce point heureux de lui avoir prêté son nom ! Balbutiez donc à votre aise sur cette chose pourrissante, pour ce ver qu’à son tour les vers vont posséder, raclures de l’humanité, gens de partout, boutiquiers et bavards, domestiques d’état, domestiques du ventre, individus vautrés dans la crasse et l’argent, vous tous, qui venez de perdre un si bon serviteur de la compromission souveraine, déesse de vos foyers et de vos gentils bonheurs.
Je me tiens aujourd’hui au centre de cette moisissure, Paris, où le soleil est pâle, où le vent confie aux cheminées une épouvante et sa langueur. Autour de moi, se fait le remuement immonde et misérable, le train de l’univers où toute grandeur est devenue l’objet de la dérision. L’haleine de mon interlocuteur est empoisonnée par l’ignorance. En France, à ce qu’on dit, tout finit en chansons. Que donc celui qui vient de crever au cœur de la béatitude générale, s’en aille à son tour en fumée ! Il reste peu de choses d’un homme : il est encore révoltant d’imaginer de celui-ci, que de toute façon il a été. Certains jours j’ai rêvé d’une gomme à effacer l’immondice humaine.
Louis Aragon.
 »

La critique (subversive à l’évidence, mais, répétons-le, élitiste et aristocratique en définitive) est terrible ; mais, derrière l’insulte, cette critique est fort logiquement argumentée : selon Aragon, la pensée commune, tout comme la morale commune, ne peuvent être que pièges conformistes, et la littérature à la portée de tous ne peut être littérature... C’est par la Lettre que France a failli, déclare Aragon, qui, tout au long de ses métamorphoses ultérieures, et Dieu (si j’ose dire) sait qu’il y en aura, se considérera toujours comme juge (le seul juge ?) de la vraie prose et de la vraie poésie. Ainsi est condamnée non seulement l’œuvre d’Anatole France, mais pratiquement toute la littérature française qui ne se situe pas dans les marges et les excès chers à ces jeunes hommes, dans "cet extrême de l’esprit" où s’isolèrent des hommes comme Baudelaire, et Sade...
Aragon, né en 1897, a donc 27 ans quand il écrit ces lignes, où il stigmatise, entre autres, "Moscou la gâteuse". L’apostrophe est restée fameuse... Trois ans plus tard, il adhère au Parti communiste et lui demeurera fidèle, tout comme à Moscou... Palinodie ? En fait, vu ce qu’était en 1927 le groupusculaire et véhément Parti communiste français, cible de tout le reste de l’éventail politique, Aragon, en adhérant au Parti, pouvait avoir légitimement le sentiment de continuer à camper dans une solitude altière, face au conformisme bourgeois…

Mais quid alors de ses jugements littéraires ultérieurs ? Dans le refoulement de ses convictions surréalistes, il opèrera bien vite sur ce plan une révision spectaculaire, qui annonce l’Aragon de la Résistance et de l’après-Libération : devenu figure emblématique du P.C.F, il opèrera une récupération patrimoniale nationale de vaste envergure, qui n’oubliera pas de saluer Barrès. Mais à ma connaissance (si je me trompe, dites-moi), il ne traitera plus d’Anatole France...
Il est intéressant de comparer la provocation du poète surréaliste de 1924 avec l’hommage que rendit au même moment à France L’Humanité organe central du Parti communiste français (S.F.I.C), avec deux importants articles de première page, (j’y reviendrai).

Notes

[1Paris, imprimerie spéciale du Cadavre ( !), 288 rue de Vaugirard, s.d (octobre 1924, soit au lendemain immédiat de la mort de France).

[2tapir : argot de normalien : élève qui a besoin de leçons particulières, cancre dont s’occupe le normalien

[3Painlevé, leader du Cartel des Gauches, est alors Président de la Chambre

[4Dorci, ou la bizarrerie du sort, conte inédit par le marquis de Sade, publié sur le manuscrit avec une notice sur l’auteur, (signée A.F.) Paris, Charavay frères, 1881. France n’y considère par Sade comme un auteur majeur

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