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1924 - L’Humanité et le décès d’Anatole France

samedi 16 février 2019, par René Merle

Després et Cachin sur Anatole France.

En focalisant sur l’engagement politique de l’écrivain, deux articles de L’Humanité tranchent dans le concert œcuménique de louanges dont la presse accompagna Anatole France, au lendemain de sa mort, le 12 octobre 1924.
Le premier article, sagement admirateur de « l’illustre écrivain », fut de ceux qui suscitèrent l’ironie scandalisée d’Aragon.
Cf.1924 - Aragon et Anatole France
Mais le jeune écrivain meurtri par la guerre, en rupture de ban et de caste, savait-il que le signataire de l’article, Fernand Desprès [1879], était pourtant, à sa façon, aussi anti-conformiste et révolutionnaire que lui, sinon plus : ouvrier cordonnier passé au journalisme, opposant à l’Union sacrée de 1914, pacifiste et pour cela condamné, militant libertaire et syndicaliste révolutionnaire devenu journaliste communiste... Et n’oublions pas que Després, ami de Gaston Couté, l’incita à écrire dans La Guerre sociale. Cet hommage est donc signé par un homme qui n’avait jamais reculé devant la provocation, quand elle pouvait faire avancer la cause. Il n’y avait aucune raison d’y avoir recours en la circonstance, bien au contraire...

L’Humanité organe central du parti communiste français (S.F.I.C.) [1], 14 octobre 1924

LE SALUT DE L’HUMANITÉ À ANATOLE FRANCE
Au moment où disparaît, hélas pour toujours, l’illustre écrivain, nous voulons rappeler non sans fierté, qu’en ces dernière années, Anatole France choisit souvent l’Humanité de préférence à tout autre journal pour s’adresser à l’opinion.
Si Anatole France faisait choix de cette tribune pour faire entendre à la foule ses recommandations et ses directives, c’était de sa part, un hommage délibéré et voulu à la classe ouvrière qu’il aimait et à son organe de combat.
Il tenait en mépris la grande presse servile et menteuse. Il accordait hautement et publiquement sa préférence au journal sans tache des humbles et des révoltés.
Aussi en ce jour de deuil, est-ce un pieux devoir pour nous de saluer une dernière fois, au nom du journal, le grand écrivain qui nous apporta une collaboration d’une si haute valeur et un témoignage si précieux de solidarité et d’affection.
Après une lente agonie, Anatole France est mort. Il était âge de 80 ans, étant né en 1844.
L’illustre écrivain qui disparaît fut un parfait ouvrier des lettres, le meilleur de son époque, l’un des plus grands de tous les temps.
Son art était simple et harmonieux. Philosophe et érudit, il aimait les idées clairement exprimées. Il s’était forgé une langue à la fois pure et savante, extrêmement savoureuse. Sous sa plume, les sujets graves, les problèmes ardus devenaient accessibles aux esprits les plus paresseux. C’est la raison sans doute de son immense succès.
Il proclamait toujours l’excellence de la vie. Aux prêtres qui enseignaient la nécessité de la souffrance, il opposait la bonté de la joie. Non pas qu’il fût optimiste en toutes occasions. Mais il avait pour combattre l’adversité la meilleure des armes, une ironie souriante.

Les débuts de l’écrivain.
L’enfance d’Anatole France - de son vrai nom François Thibault - s’est passée dans la "cité des livres", son père étant libraire sur le quai Voltaire. Le goût d’écrire lui vint très tôt.
Admis aux séances littéraires de la boutique de l’éditeur Lemerre, Anatole France écrivit ses premiers vers. Il exaltait la République - si belle alors qu’elle n’était qu’une espérance. Il étudia à l’école des Chartes où, dans les bouquins poussiéreux, son esprit avide de savoir découvrit la substance spirituelle des siècles. Il écrivit pour le théâtre, notamment en collaboration avec Xavier de Ricard. Il se signala par des critiques littéraires qui servirent de préfaces aux éditions classiques de Lemerre.

L’œuvre.
Il commença, aussitôt après, cette série de beaux romans, Le Crime de Sylvestre Bonnard, Thaïs, L’Étui de nacre, La Rotisserie de la Reine Pédauque, les Opinions de Jérome Coignard, les Contes de Jacques Tournebroche, La Lys rouge, Le Jardin d’Épicure, Balthazar, Le Livre de mon ami, Jocaste et le chat maigre, Le Puits de Sainte-Claire, Les Désirs de Jean Servien, qui donnèrent à son nom un éclat universel.
Vint ensuite son Histoire Contemporaine (L’Orme du mail, Le Mannequin d’osier, L’Anneau d’Améthyste, M. Bergeret à Paris) qui reflètent les préoccupations politiques de l’heure.
Ses quatre volumes de la Vie Littéraire sont les feuilletons qu’il publie dans le Temps. D’autres œuvres suivirent : L’Île des Pingouins, Sur la Pierre blanchequi parut dans l’Humanité [2], Les Dieux ont soif, Le Génie latin, vers les Temps meilleurs, La Vie en fleur, etc., etc.
Sceptique et indulgent, il sut néanmoins prendre parti en diverses occasions mémorables. De même qu’en ses jeunes ans il avait pris la République au sérieux, il combattit au temps de l’affaire Dreyfus le nationalisme et les forces de réaction.

Anatole France philosophe.
Grand ami de Jaurès et socialisant, il a compris dès cette époque le danger de l’État bourgeois, de la caste militaire, de l’ordre capitaliste. Il sentit, au temps du tsarisme assassin, le danger de l’alliance franco-russe. "L’alliance, c’est l’emprunt" se plaisait-il à dire. Plus tard, il méconnut les mobiles réels de la guerre impérialiste de 1914 [3]. Il les comprit ensuite quand il proclama avec son ami Michel Corday [4] : "On croit mourir pour la patrie, on meurt pour des industriels".
Ce nihiliste intellectuel n’était au fond qu’un grand libéral, tout imprégné de sentiments démocratiques. Nullement timoré - il a admiré Lénine sans comprendre toutes les conséquences de la révolution bolchevique - il adhéra au socialisme d’abord, au communisme ensuite, mais en les considérant comme l’achèvement de la démocratie.
Il admettait comme légitime que le prolétariat dirige et utilise lui-même sa propre force. Il ne croyait pas, comme Bourget, la guerre éternelle.
Il entrevoyait l’union des prolétariats. Dès 1905, alors que fermentait déjà la révolution russe, il disait dans une réunion organisée au Trocadéro : "Prenons ici l’engagement d’aider, de servir par tous les moyens en notre pouvoir, la Révolution qui, pour lointaine qu’elle est, gronde à nos oreilles, car il n’y a déjà plus de distance entre les peuples."

Anatole France et le communisme.
Est-ce à dire qu’il était tout-à-fait des nôtres ? Non. Cet intellectuel de la grande ligne des Montaigne, des Voltaire, des Renan, ne pouvait concevoir dans toute son étendue la Révolution prolétarienne que, dans son amour pour la justice, il pouvait souhaiter. L’inévitable violence des convulsions sociales dérangeait par trop ses habitudes d’esprit. S’il admettait la lutte de classe, c’était comme pis-aller. Les solutions pacifiques convenaient mieux à la sérénité de sa pensée.
Ce n’est pas l’homme politique que retiendra la postérité, mais le génial écrivain qui a poussé à un si haut degré de perfection l’usage des mots qui traduisent les nuances les plus délicates de la pensée.
La lecture de ses livres restera un enchantement pour les générations futures comme elle l’est pour les contemporains. On ne saurait trouver plus d’esprit philosophique allié à plus de clarté dans l’expression.
La Révolution prolétarienne qu’Anatole France entrevit parfois et souhaita comme l’indispensable recours des masses spoliées, niera la culture bourgeoise, fera table rase de bien des formules périmées. Mais l’importance littéraire de l’œuvre d’Anatole France sauvera son nom de l’oubli.
Déjà plein d’années, il donna à notre mouvement naissant son adhésion morale, jusqu’au jour où d’autres influences l’écartèrent un peu de notre voie. Si l’admirable écrivain de Crainquebille, plus démocrate que vraiment communiste, ne fut pas l’intégral lutteur que notre époque réclame, nous nous inclinons cependant avec émotion devant le beau labeur de ce grand ouvrier de lettres, qui a été de son temps, l’a devancé parfois et de toutes manières a bien rempli sa journée.
Fernand DESPRES [5].

L’Humanité Organe central du Parti communiste (S.F.I.C), 16 octobre 1924

« Anatole France et l’idée révolutionnaire
Fernand Després a dit notre admiration sans réserves pour Anatole France écrivain, pour la perfection de sa forme, pour l’élégance suprême de sa pensée. Dans notre littérature, il se place au milieu des premiers et des plus grands.
Mais Anatole France ne fut pas seulement un styliste consommé. Il se mêla à l’action et aux partis. Il fréquenta l’Humanité. Au grand scandale des bourgeois, il s’affirma socialiste, voire communiste. On l’a souvent aperçu dans les manifestations ouvrières, dans les meetings, même dans certaines démonstrations de rue. Certains se demandent par quel illogisme ce « dilettante » avait pu quitter la tour d’ivoire d’où, avec son ironie supérieure, il observait ordinairement les partis et les hommes.
C’est qu’en réalité Anatole France n’était nullement sceptique. Il fut au contraire un politique passionné. Délibérément, il prit rang dans la bataille des idées ; il descendit sur le forum ; il donna des coups, il en reçut. Le plus souvent, il se moquait sans ménagement de l’adversaire. C’était son arme favorite. Mais il arrivait aussi que le discours ou l’article n’étaient dépourvus ni d’âpreté ni d’amertume, ni même de brutalité.
C’est au moment de l’affaire Dreyfus, vers 1898, qu’il se mêla, on peut le dire, à la lutte des partis. Depuis lors il ne cessa de s’y intéresser activement. Avec quelle violence il fonça sur ceux qu’il appelait les criminels d’État-Major, sur leurs « infamies », sur la bêtise désastreuse des généraux, sur la lâcheté des politiciens et des parlementaires. Il allait de meeting en meeting invectiver les « frocards féroces des Croix », soulever le peuple contre le parti des moines, contre les « Trublions », contre les survivants de la « Ligue » qu’il avait en horreur. Il participait aux élections avec les républicains qu’il appelait à la bataille contre la réaction nationaliste. Il accusait surtout le catholicisme, l’ennemi, à ses yeux, essentiel. Aux élections de 1902, dans une réunion électorale du 3e arrondissement contre les jésuites, les dominicains, les assomptionnistes féroces dont il voulait achever la déconfiture, il parlait le langage le plus énergique et le plus cru.
Lorsque survint la première révolution russe de 1905, il assista à la Bourse du Travail, aux Mille Colonnes, aux Sociétés Savantes, au Trocadéro, à de multiples réunions pour flétrir le tsarisme assassin, pour stigmatiser l’alliance monstrueuse de la bourgeoisie française avec le despote, pour empêcher les emprunts russes que nos gouvernants et notre presse laissèrent multiplier pendant des années. Tout au long de cette belle campagne, il s’élevait avec une émotion, un frémissement, une colère, une indignation magnifiques contre la peste de l’autocratie et les scandales du tsarisme sanglant.
Il retrouva ces nobles accents lorsqu’en 1917 se produisit la seconde révolution russe. Il en suivit le progrès de tout son cœur ardent ; malgré les résistances qu’il rencontra en son milieu, il applaudit au triomphe des bolchevistes. Il les défendit alors, il se proclama solidaire de leur effort surhumain. Il me souvient qu’à mon retour de Russie, en 1920, Anatole France me demanda de lui dire de vive voix mes impressions sur les hommes et les événements de la Révolution. Durant plusieurs heures, il voulut obtenir sur les perspectives du grand drame les renseignements les plus précis. Il sut que Lénine avait été très touché des articles qu’il avait publiés sur la Révolution. Anatole France fut loin d’être insensible à cette constatation.
Nous devons cependant à la vérité de dire que dans les dernières années le grand écrivain s’abstint de participer à l’action communiste. Cette attitude ne saurait nous étonner ni nous surprendre. Habitué à la pure spéculation et porté d’autre part aux idées généreuses les plus hardies, il avait honnêtement donné son adhésion au communisme comme à l’idéal le plus humain qui soit concevable. Il avait compris qu’en son essence le capitalisme est haïssable, qu’il est la source de tous les maux dont souffre présentement l’humanité et qu’il faut le jeter par terre.
Il savait aussi que les prolétaires devaient être les artisans de la transformation sociale. Et il entendait surtout par là les travailleurs manuels pour lesquels, comme Diderot, il éprouvait une affection qui n’était pas de commande. Mais il s’arrêtait là. Il ne concevait pas que pour abattre les forces mauvaises, il fût indispensable d’employer sans hésiter d’autres violences. Le même malentendu l’empêcha d’adopter comme un bloc la Révolution française dont certains épisodes tragiques et sanglants, qui furent à leur heure nécessaires, heurtaient sa sensibilité et son entendement de philosophe. Pareil au chanteur thrace, selon sa propre image, il pensait qu’on pourrait élever et défendre les murailles de la Ville nouvelle au son de la lyre. Et, à la fin, il hésita lorsqu’il aperçut dans le détail les rudes et brutales nécessités de la bataille définitive, celles aussi qui sont imposées après la victoire des révolutions, par les retours et les attaques des réactions déchues.
Anatole France était venu à l’intelligence de la solution communiste par le chemin de la démocratie formelle. Il n’a pas franchi, même par la pensée, la dernière étape de l’action qui mène à la défaite des puissances ténébreuses dont il a si admirablement montré la malfaisance.
Les prolétaires, eux, ont accordé à la Révolution russe leur confiance totale ; l’expérience quotidienne de la violence bourgeoise les a instruits sur les rudes obligations qui s’imposeront à eux au moment marqué par l’histoire. Pour se sauver eux-mêmes et sauver l’humanité, ils savent qu’ils ne s’attarderont pas à mi-chemin.
Mais leur reconnaissance reste acquise au grand intellectuel qui vient de disparaître, parce qu’il a souvent partagé leurs haines et leurs justes colères, parce qu’il a heurté beaucoup de préjugés dans son milieu, parce que sa critique impitoyable a sapé à la base les puissances de l’argent, du militarisme, du catholicisme. Alors que les littérateurs et les écrivains de ce temps se dressent en laquais serviles et méprisables du capital, les travailleurs sauront toujours un gré infini à Anatole France d’avoir, depuis 25 ans, mis au service de leur idéal son cœur généreux, sa vaste érudition et le prestige de son merveilleux talent d’écrivain.
Marcel CACHIN [6]. »

Notes

[1Section française de l’Internationale Communiste

[2Sur la Pierre blanche, singulier roman d’anticipation « communiste », parut en feuilleton dès le premier numéro de l’Humanité. Il ne sera publié en livre qu’un an plus tard. J’y reviendrai.

[3Jusqu’en 1916, France écrivit des articles patriotiques et bellicistes bien dans l’air du temps

[41869, romancier

[5Després [1879] était une figure anti-conformiste et révolutionnaire originale dans la presse communiste : ouvrier cordonnier passé au journalisme, opposant à l’Union sacrée de 1914, pacifiste et pour cela condamné, militant libertaire et syndicaliste révolutionnaire devenu fidèle journaliste communiste.

[6Directeur de l’Humanité depuis 1918

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