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À propos de la Chine actuelle

samedi 16 février 2019, par René Merle

Tony Andréani, Le « Modèle chinois » et nous.

Il y a quelques années, j’étais tombé sur cette déclaration du président du fonds souverain chinois CIC (China Investment Corporation), Jin Liqun, à la qui m’avait sidéré [1] :

« Les troubles qui se sont produits dans les pays européens résultent uniquement de problèmes accumulés par une société en fin de course, vivant d’acquis sociaux... Je pense que les lois sociales sont obsolètes. Elles conduisent à la paresse, à l’indolence, plutôt qu’à travailler dur. Le système d’incitation est complètement détraqué... Pourquoi est-ce que les habitants de certains pays de l’eurozone devraient travailler jusqu’à 65 ans ou plus alors que dans d’autres pays, ils prennent aisément leur retraite à 55 ans et se prélassent sur la plage ?... Nous sommes tout à fait en faveur de l’euro et de la zone euro. Nous cherchons activement des opportunités d’investissement intéressantes pour les deux parties... Nous sommes optimistes vis-à-vis de l’euro. Mais il y a toute une série de réformes qui doivent être entreprises sans délai. Avoir 17 membres et 17 gouvernements n’est pas une excuse pour ne rien entreprendre ».

J’avais également noté un peu plus tard cette remarque du président du Patronat, Pierre Gattaz, à l’occasion d’un voyage en Chine, dont il ne cesse de vanter le dynamisme et la réussite économique : « J’ai quitté un pays communiste, la France, pour venir dans un pays libéral, la Chine !  ». Parole de connaisseur ? Le ton en effet n’était pas seulement celui de la boutade.

Bref, la Révolution chinoise, dont j’avais dans mon adolescence admiré le triomphe en 1949, et le coup décisif porté à l’armée étatsunienne lors de la guerre de Corée (1950-1953), me semblait bien loin. Les péripéties ultérieures, conflit armé avec l’URSS et le Viet Nam, Grand bond en avant, Petit Livre rouge, etc., avaient consacré cet éloignement. Mais n’ayant jamais mis les pieds en Chine, ne comprenant pas le chinois, n’ayant que des compétences économiques limitées, et peu de vraie culture sur l’histoire chinoise, lointaine et récente, j’étais toujours dans l’interrogation. Et ce ne sont pas d’inquiétantes présentations médiatiques comme celle de l’Obs de cette semaine qui pourraient calmer ces interrogations [2]

Mais qui des points de vue émanant de publications se réclamant d’une analyse marxiste et d’un engagement communiste (dans ses différentes chapelles ? Sans m’être abonné à ces sites, je recevais et je reçois toujours nombre de textes pour lesquels la Chine n’est plus un grand point d’interrogation.

Pour d’aucuns, la poigne du Parti communiste a permis, comme en URSS mais d’une manière différente, de mener à bout le processus d’accumulation du capital qui a permis le passage d’un immense pays arriéré à la modernité capitaliste la plus évidente. La Chine n’aurait donc que peu à voir avec le communisme, sinon dans son acception la plus brutale de la dictature politique et du parti unique.

Pour d’autres au contraire, en fait, la Chine demeure fidèle à l’idéal communiste, et le Parti continue à y diriger autant l’État que l’économie : le PCC aurait assumé le processus esquissé en URSS après la guerre civile, cette NEP qui devait permettre la coexistence d’un secteur public et d’un secteur privé, coexistence garante de l’amélioration du niveau de vie et d’un passage en douceur à une société socialiste de vraie consommation.
Etc etc.

J’ai lu récemment l’excellent ouvrage de Tony Andréani [3]
, Le « modèle chinois » et nous, L’Harmattan, 2018, qui m’a apporté bien des lumières en la matière.

Voici la présentation de l’éditeur : « Y a-t-il quelques enseignements à tirer, pour un pays comme la France, du système économique et politique chinois ? Aucun, selon les médias et même les spécialistes, malgré une croissance hors normes, un bond technologique, un relatif consensus social. Pour l’auteur cependant, les succès chinois tiennent à une forme inédite de socialisme de marché, où le pouvoir politique a une vision de long terme, dispose de leviers puissants pour orienter le développement, où il garde le capitalisme privé sous contrôle ainsi que l’insertion du pays dans la globalisation, et où il commence à réduire de très fortes inégalités. Un modèle à l’opposé du modèle dominant en Occident. »

Sans cependant ménager ses critiques, l’auteur dresse de façon très convaincante un tableau de la réussite chinoise. Il le poursuit donc d’une interrogation sur ce qu’une France démocratique en rupture progressive avec les oukases de l’UE et des marchés pourrait tirer de l’expérience chinoise au plan économique. La démarche est vraiment stimulante, et je vous y renvoie vivement.
Cependant, j’éprouve à sa lecture la même interrogation que je peux avoir en lisant les programmes de la France insoumise ou les études des économistes du PCF, et les si nombreux appels qui parcourent le Net. « Voilà ce qu’il conviendrait de faire », nous dit-on. Certes, mais quel sera le levier de l’entreprise. Il y avait dans la NEP léniniste (malheureusement trop précocement interrompue), comme il y a dans l’expérience chinoise, le rôle décisif d’un Parti au pouvoir, né de violents convulsions de la société qui l’avait engendré, et bien décidé à assumer un très long processus de transformation économique et sociale.
Quid de la force éventuelle de transformation dans notre Europe, quid des modalités de son accession aux affaires ? Quiconque a vécu la désillusion du fameux Programme Commun, qui, par des transformations radicales devait ouvrir la voie à un socialisme à la française, sait bien que cette force n’existe pas, pour l’heure en tout cas. Ce qui n’empêche pas d’œuvrer modestement pour qu’elle advienne, dans la conviction que la question n’est pas tant « voilà ce qu’il conviendrait de faire », mais bien « voilà ce qu’il est possible de faire ». Et ce dans un contexte où les puissants au service du capitalisme laissent circuler tous les Appels que l’on veut à le dépasser, Liberté oblige, mais, n’en doutons pas, ils seront prêts à tout, par la subornation des esprits, par le chantage économique ou par la violence la plus crue, si le système est vraiment menacé.

Notes

[1chaîne de télévision qatariote Al-Jazira, 6 novembre 2011.

[2L’Obs, 14 février 2019, « Chine, à la conquête du monde. High-tech. Culture. Business. Espionnage. »

[3Tony Andréani, professeur émérite de sciences politiques à l’Université de Paris¬ 8, a longuement travaillé sur les concepts du matérialisme historique, dirigé des ouvrages d’épistémologie des sciences sociales, publié divers essais de philosophie politique et consacré plusieurs livres aux socialismes possibles pour le siècle qui vient.

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