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La stratégie du pouvoir macronien

samedi 16 février 2019, par René Merle

Appareil répressif d’état et Appareil idéologique d’État.

Vous voyez peut-être comme moi dans votre boîte email affluer des appels contestataires (soutenir les Gilets jaunes, refuser la politique de notre Président, rassembler la Gauche, voire, pour ceux dont l’horizon dépasse les élections européennes, œuvrer pour le post-capitalisme !).
Certes, ça ne mange pas de pain, et il m’arrive de répondre positivement, sans illusions.

Mais que pèsent une pétition sur Change.org ou un appel d’intellectuels plus ou moins prestigieux, (au fait, pourquoi toujours les « intellectuels » ?), au regard des moyens dont dispose l’adversaire proclamé.
Non qu’il soit invulnérable.

Zeus (alias Jupiter) jouissait paraît-il de l’invulnérabilité, grâce à son Égide merveilleuse. Notre jeune Président, qui se voulait initialement jupitérien, a effectivement pu croire qu’il ne pouvait être atteint par les assauts cégétistes ou par les imprécations mélenchoniennes. Invulnérable !
Jusqu’à ce qu’un sacré coup dans l’Égide le fasse vaciller en décembre, et il ne s’agissait pas d’une pétition, ni des rituels cortèges syndicaux.
Touché, mais non abattu, Zeus a depuis repris la main. Voyons avec quelles armes.

Je fus lecteur d’Althusser en son temps et je me souviens de la distinction, désormais classique, qu’il faisait (après Gramsci) à propos de l’Appareil d’État, entre Appareil (répressif) d’État, et Appareil idéologique d’État.
L’utilisation des deux Appareils depuis décembre sera un véritable cas d’école pour les historiens à venir.

Certes, nous ne sommes pas en régime ouvertement et brutalement dictatorial, nous en sommes protégés par la légalité républicaine [1] qui est son antithèse.
C’est justement au nom de cette légalité républicaine menacée que l’Appareil (répressif) d’État [2] fonctionne depuis trois mois, face à l’irruption inattendue de ceux que notre Président avait élégamment appelé « les gens qui ne sont rien » [3] et que le Ministre de l’Intérieur a immédiatement qualifiés de « factieux ». Chacun a pu constater la mobilisation sans précédent des « forces de l’Ordre », l’utilisation d’armes extrêmement dangereuses, le nombre considérable d’interpellations et de gardes à vue.

Il s’agit là, répétons-le, d’une violence d’État qui se proclame seulement défensive : en clair, si les Gilets jaunes ne s’étaient pas manifestés, on aurait pu éviter cet affrontement que les cortèges syndicaux ou les cortèges écologiques, pour ne pas parler de la Gay Pride ou de la Techno Parade, ne sollicitent pas.
Donc, Appareil répressif d’État, mais défensif, contrôlé, et rassurant pour les bons citoyens. Avec à la clé, la ghettoïsation des Gilets jaunes et la cristallisation dans l’imaginaire collectif d’un affrontement « factieux » - forces de l’Ordre, dans lequel le bon citoyen ne peut que se ranger du côté des forces de l’Ordre.
Et, dans un registre de violence qui ne relève pas directement de l’affrontement physique, nous avons pu nous interroger sur le lien entre le Pouvoir et le Parquet, sa retombée sur les procédures de justice, qui s’abattent toujours du même côté. Et nous avons pu également réaliser que certaines dispositions de la loi dite anti Casseurs dissuadent en fait le citoyen de participer à une manifestation. Plutôt, on ne sait jamais, que risquer inutilement la mutilation, l’arrestation et le procès, qu’il aille donc débattre sous l’égide de notre Président. Nous vivons dans un État démocratique, où toutes les opinions ont le droit de s’exprimer, sans pour autant qu’elles soient le moins du monde prises en compte. C’est ce que d’aucuns ont appelé de « l’enfumage ».

Et nous touchons ici à ce qu’Althusser désignait comme « Appareil idéologique d’État », un Appareil qui ne fonctionne pas à la violence répressive, mais à l’idéologie. Appareil au fonctionnement infiniment complexe, où s’entrecroisent le public et le privé, les injonctions étatiques et les engagements politiques, syndicaux, religieux, culturels, familiaux, etc., plus ou moins directement au service de l’Ordre établi. Ce n’est pas ici le lieu d’en étudier les avatars, entre les pesanteurs héritées du passé et les bouleversements de la Nouvelle Société.

Mais focalisons sur ce qu’en la matière l’intelligence du Pouvoir a fait fonctionner. Il s’agissait moins de contenir des assauts hebdomadaires de Gilets jaunes dont on escomptait l’affaiblissement progressif et la coupure avec l’opinion publique, que de regagner une opinion publique qui avait initialement manifesté sa sympathie aux Gilets jaunes.
Comment cela a-t-il fonctionné ?
Il y a bien sûr cette idéologie de « l’enfumage » dispensée directement par le pouvoir, comme en témoignent les prestations présidentielles et les déclarations des ministres qui saturent nos petits écrans : noyons la contestation Gilets jaunes dans le Grand Débat National...
Mais l’entreprise piétine et commence à lasser.

Bien plus efficace alors sont les enrobages idéologiques de l’événement par des canaux qui ne relèvent pas directement, ou pas du tout, du Pouvoir d’État, mais dont les protagonistes ont pleinement intériorisé la défense, sans être le moins du monde directement stipendiés par ce Pouvoir.
Ainsi, pour s’en tenir aux médias, de l’attitude spontanée de bien des commentateurs devant ces « gens de rien » qu’ils croient appréhender en toute objectivité. « Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage », dit le vieux proverbe. Ces commentateurs, ces éditorialistes, ces humoristes, ne sont pas payés pour noyer le chien, mais en toute bonne foi (?) ils se saisissent de faits réels qu’en l’occurrence ils attribuent spontanément au pauvre chien pas enragé du tout. Ainsi des raccourcis et des amalgames consternants sur l’antisémitisme enfoui dans l’inconscient français, dont le mouvement Gilet jaune aurait permis l’affirmation au grand jour…

Argument certes facile à contredire, mais qui n’en fait pas moins son chemin.
En fait, en l’occurrence, s’affrontent, sans dire ce qu’elles sont, deux visions du monde sociologiquement opposées, celle d’une classe moyenne « éduquée », raisonnable, respectueuse des codes, et celle, tumultueuse, d’une classe moyenne qui se sait indispensable à notre vie collective [4] mais qui se sent dépossédée et méprisée (et qui, à sa façon, est le reflet de la société qu’elle condamne, d’où la distance prise avec la "beaufitude" par nos citoyens "éduqués").
Affaire à suivre.

Notes

[1On ne soulignera jamais assez que dans sa grande majorité, la population française, attachée à la légalité républicaine, a accepté sans états d’âme qu’elle soit officiellement ignorée ou violée dans « notre » Empire colonial sur le long terme de la Troisième et de la Quatrième République.

[2L’appareil d’État en fait ne se réclame pas de la légalité, républicaine ou pas, il est l’auxiliaire du Pouvoir. Quand ce Pouvoir bascule dans l’anti républicanisme, il bascule aussi sans états d’âme. Ainsi l’administration, la police, l’armée ont accepté et servi le coup d’État du Président Louis Napoléon Bonaparte, ainsi se sont elles ralliées immédiatement au Maréchal Pétain mandaté par une assemblée croupion de l’ex Front populaire pour supprimer la République. Mais cet Appareil est sans mémoire. On a pu voir vu des ministres, des préfets, des juges et des policiers qui traquaient les Résistants et les Juifs se retrouver en bonne place après 1944 pour servir efficacement d’autres maîtres.

[3« Ils ne savent pas ce qu’ils ont », déclare ce matin celle qu’il faut dorénavant appeler à l’étatsunienne la Première Dame ; « Les Français ont besoin de savoir qu’on les aime. Ils ont un président qui les aime. »

[4Que deviendraient nos pétitionnaires contestataires, et il m’arrive d’en être, sans plombiers, maçons ou électriciens, sans « agents d’entretien », sans techniciens informatiques et sans infirmier/e/s, etc. ?

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