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Marx sur Robespierre et Saint-Just

dimanche 17 février 2019, par René Merle

Marx revisite la République de la Vertu

Cf. : Robespierre et la Vertu, au regard de l’Histoire.
Je reviens sur le gouvernement de la Vertu proclamé par Robespierre, en donnant ici le point de vue du jeune Marx (il a 26 ans) [1].

Dans La Sainte Famille, rédigée en 1844, publiée en 1845, Marx, et son ami Engels qui y apporta quelques pages, règlent durement son compte à la « philosophie critique » de Bruno Bauer et des Jeunes-Hégéliens, idéalistes (au sens philosophique).

Il n’est pas question ici de présenter la donne de cette polémique, où Marx commence à mûrir sa conception de l’Histoire, mais seulement d’en donner quelques lignes où Marx revisite la Révolution française et le règne de la Vertu, dont se réclamait à nouveau sous la Monarchie de Juillet la pointe avancée du républicanisme.
Voici donc le texte de Marx. Les passages en italiques sont les citations de Bauer qu’il critique. Les mots en italique sont ceux que dans son texte Marx a choisi de souligner.

« De nos jours, seule la superstition politique se figure encore que la vie civile doit être maintenue par l’État, tandis que, dans la réalité, c’est l’inverse : l’État est maintenu par la vie civile.

« L’idée grandiose de Robespierre et de Saint-Just, de créer un "peuple libre" qui vivrait selon les règles de la justice et de la vertu - voir, par exemple, le rapport de Saint-Just sur les crimes de Danton, et l’autre rapport sur la police générale -, cette idée ne pouvait tenir quelque temps que par la terreur ; c’était une contradiction, contre laquelle les éléments vulgaires et égoïste du peuple réagirent de façon lâche et sournoise que l’on ne pouvait qu’attendre d’eux.  »

Cette phrase absolument critique [2], qui caractérise un "peuple libre" comme une "contradiction" contre laquelle les éléments du "peuple" doivent réagir, est absolument creuse, à telle enseigne que liberté, justice, vertu, dans l’esprit de Robespierre et de Saint-Just, ne peuvent être, en vérité, que des manifestations de la vie d’un "peuple" et les qualités de la "communauté". Robespierre et Saint-Just parlent expressément de la "liberté, de la justice, de la vertu" antiques propres à la seule "communauté". Spartiates, Athéniens et Romains, à l’époque de leur grandeur, sont des "peuples libres, justes, vertueux".

Quel est le principe fondamental du gouvernement démocratique ou populaire ?" demande Robespierre dans son discours sur les principes de la morale publique (séance de la Convention du 5 février 1794). « La vertu. j’entends la vertu publique qui a fait de si grandes merveilles en Grèce et à Rome et qui en accomplirait encore de plus admirables dans la France républicaine : de la vertu, qui n’est autre que l’amour de la patrie et des lois. »
Et il désigne alors formellement les Athéniens et les Spartiates comme des "peuples libres". Il évoque à tout moment le peuple au sens de l’Antiquité, et cite ses héros et ses corrupteurs : Lycurgue, Démosthène, Miltiade, Aristide, Brutus, et Catilina, César Clodius, Pison.
Dans son rapport sur l’arrestation de Danton - à quoi la Critique [3] renvoie -, Saint-Just dit textuellement : « le monde est vide depuis les Romains ; et leur mémoire l’emplit et prophétise encore la liberté [4] ». Son réquisitoire sur le mode antique est dirigé contre Danton, traité de Catilina.
Dans l’autre rapport de Saint-Just, touchant la police générale, le républicain est peint entièrement dans le style antique : inflexible, frugal, simple, etc. La police doit être par essence une institution analogue à la censure romaine : Codrus, Lycurgue, César, Caton, Catilina, Brutus, Antoine, Cassius ne manquent pas au tableau. Enfin Saint-Just caractérise d’un seul mot la trinité « Liberté, Justice, Vertu » qu’il réclame quand il dit : « Que les hommes révolutionnaires soient des Romains ».

Robespierre, Saint-Just et leur parti ont succombé parce qu’ils ont confondu l’antique république, réaliste et démocratique, qui reposait sur les fondements de l’esclavage réel, avec l’État représentatif moderne, spiritualiste et démocratique, qui repose sur l’esclavage émancipé, la société bourgeoise. Quelle énorme illusion : être obligé de reconnaître et de sanctionner dans les droits de l’homme la société bourgeoise moderne, la société de l’industrie, de la concurrence générale, des intérêts privés poursuivant librement leurs fins, la société de l’anarchie, de l’individualisme naturel et spirituel aliéné de lui-même, et vouloir, en même temps, anéantir après coup dans certains individus les manifestations vitales de cette société, tout en prétendant modeler à l’antique la tête politique de cette société !
Le tragique de cette illusion éclate quand Saint-Just, le jour de son exécution, montrant du doigt le grand tableau des Droits de l’homme accroché dans la salle de la Conciergerie, s’écrie d’un air de fierté : « C’est pourtant moi qui ai fait cela ! » C’est précisément ce tableau qui proclamait le droit d’un homme qui ne peut pas être l’homme de la communauté antique, pas plus que ses conditions d’existence économiques et industrielles ne sont antiques.
[…]
Il n’y a pas lieu ici de justifier historiquement l’illusion des Terroristes.

« Après la chute de Robespierre, le mouvement politique des lumières s’approchait rapidement du point où il allait devenir la proie de Napoléon, qui, peu après le 18 Brumaire, pouvait dire : "Avec mes préfets, mes gendarmes et mes curés, je puis faire de la France ce que je veux". »

Tout autre est le récit de l’histoire profane : c’est seulement après la chute de Robespierre que les lumières politiques, qui voulaient se surpasser elles-mêmes dans leur enthousiasme débordant, commencent à se réaliser prosaïquement. Délivrée, sous le gouvernement du Directoire, des entraves féodales et reconnue officiellement par la Révolution elle-même - bien que la Terreur voulût la sacrifier à un mode antique de vie politique -, la société bourgeoise jaillit en un torrent de vie. Course tumultueuse aux entreprises commerciales, soif d’enrichissement, vertige de la nouvelle vie bourgeoise dont les premières jouissances sont encore hardies, insouciantes, frivoles, grisantes ; lumières faites réalité, lumières des terres françaises, dont la structure féodale avait été brisée par le marteau de la Révolution, et que la première fièvre des nombreux propriétaires nouveaux soumet à toutes les modes de culture ; premiers mouvements de l’industrie libérée - voilà quelques-uns des signes de vie de la société bourgeoise nouveau-née. La société bourgeoise est positivement représentée par la bourgeoisie. La bourgeoisie commence donc son règne. C’en est fini, pour les droits de l’homme, d’exister en théorie seulement. »

Notes

[1Karl Marx, Philosophie, Édition établie et annotée par Maximilien Rubel, Folio Essais, 2009.

[2référence ironique à l’idéologie "critique" de Bauer

[3désignation ironique de Bauer

[4séance de la Convention, 31 mars 1794

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