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Proudhon et l’esclavage

lundi 18 février 2019, par René Merle

1861, "La guerre et la paix", sur l’esclavage aux États-Unis

Nous sommes en 1861, la Guerre de Sécession est sur le point d’éclater. Proudhon [1809-1865] publie alors un fort long ouvrage, La Guerre et la Paix, recherches sur le principe et la constitution du droit des gens, Paris, Michel-Lévy frères, 1961, dans lequel il évoque la question de l’esclavage.
Le texte est bien connu des spécialistes de Proudhon, mais il n’est peut-être pas inutile de le faire connaître aux lecteurs de ce site.

Contrairement à l’opinion plus que dominante dans les rangs des démocrates français, ennemis de l’esclavage et donc favorables à la cause des Nordistes, Proudhon, alors une des figures majeures du socialisme français, tient un tout autre propos.
S’il condamne l’esclavage sur le plan des principes humanitaires, il n’en est pas moins ennemi de son abolition.
Vous verrez au cours de la lecture comment il pense devoir examiner la question en réaliste, et non en dogmatique.

Son premier postulat est que les races sont inégales et que la race blanche est supérieure, ce qui explique la facilité avec laquelle elle a vaincu et dominé les autres races.

Son second postulat est que livré à la liberté, l’esclave noir serait encore plus soumis que le plus pauvre des prolétaires européens à la domination des exploiteurs, car il n’aurait alors que ses bras à louer pour vivre, et tomberait dans la plus affreuse « boue prolétarienne ».

Alors que, et c’est le troisième postulat, dans sa situation d’esclave de la plantation, il est exploité certes, mais il jouit du vivre et du couvert, de « la multiplication par le mariage, voire d’une certaine éducation.
C’est donc vers les propriétaires d’esclaves qu’il se tourne pour leur demander d’éduquer encore mieux leurs esclaves et d’améliorer leur sort matériel, alors que les dogmatiques nordistes, sous prétexte de libérer les Noirs, leur assurent un avenir d’exploitation capitaliste.

Texte singulier, mais significatif d’une époque, où se mêlent le racisme sans état d’âme de l’Européen dominateur, la lucidité de l’anarchiste [1] sur ce que cache la philanthropie nordiste, et en conséquence le souhait du maintien d’un esclavage moralisé et formateur !

« Et d’abord, y a-t-il ici cas de guerre ? A cette première question je répondrai comme je l’ai fait précédemment à propos des guerres de religion : La bataille, quel qu’en soit l’événement, ne prouvera absolument rien ni pour ni contre le fait même de l’esclavage. Le droit de la guerre ne connaît pas du droit civil ni du droit des gens. Voici ce que fera la guerre. On ne saurait contester, d’un côté, qu’une majorité puritaine n’ait le droit d’abolir, au sein de la nation qu’elle représente, un usage qui blesse ses sentiments religieux et humanitaires ; d’autre part, que la minorité, considérant les choses à un tout autre point de vue et à qui d’ailleurs il n’est offert ni indemnités ni travailleurs en remplacement de ses esclaves, n’ait aussi le droit de combattre l’inopportunité de l’émancipation et de défendre ses intérêts. Je dirai tout à l’heure ce que cette minorité peut alléguer pour cette défense. La guerre, amenée par l’incompatibilité des principes, et rendue inévitable par le danger ou l’injure d’une scission, serait donc régulière, légale de part et d’autre ; et sa décision, en tant qu’elle aurait pour but de faire prévaloir l’idée de la fraction la plus considérable du pays, serait juste. Reste donc à examiner en elle-même cette question d’esclavage, que tôt ou tard il faudra résoudre, soit par le droit de la force, soit par d’autres considérations encore que la force.

Sur ce point, et bien qu’en principe je repousse, autant qu’homme du monde, l’esclavage, je suis loin cependant de donner aussi complétement tort qu’on a coutume de faire en Europe, aux exploiteurs des états du Sud. Ce n’est pas avec des citations bibliques et des romans sentimentaux qu’une pareille question de morale pratique, d’économie humanitaire et de civilisation générale peut être jugée. L’humanité est respectable en toutes ses races, je le sais ; la justice, à mes yeux, n’a pas d’autre fondement que ce respect. C’est pourquoi, selon l’Évangile, toutes les nations ont été appelées au salut, nous disons, nous autres philosophes positifs, à la civilisation, à la liberté. Je confesse cette vocation universelle des peuples et des races à la liberté comme le premier article du droit des gens. Mais qui veut la fin veut les moyens ; et puis, à chaque chose sa saison, tempus laborandi, et tempus liberandi, comme dit l’Ecclésiaste. Or, si les Américains du Sud peuvent être à bon droit soupçonnés d’avarice, ceux du Nord [2] seraient-ils à l’abri du reproche d’imprévoyance, voire même de pharisaïsme ?

Nous raisonnons des Noirs comme s’ils étaient nos pairs, comme auraient pu faire le Romain ou le Grec, du Gaulois, du Juif, leur égal en tant qu’homme, mais devenu, par le sort de la guerre, leur esclave. Mais un fait qui doit frapper tous les esprits, et dont il est impossible à tout ami sérieux de l’humanité de ne pas tenir grandement compte, c’est l’inégalité qui existe entre les races humaines, et qui rend si difficile le problème de l’équilibre social et politique. Ce n’est pas seulement par la beauté du visage et l’élégance de la taille que le Caucasien [3] se distingue entre tous ; c’est par la supériorité de la force physique, intellectuelle et morale. Et cette supériorité de nature est décuplée par l’état social ; ce qui fait qu’aucune race ne tient devant nous. Quelques régiments anglais contiennent et gouvernent cent vingt millions d’Indiens ; et nous venons de voir qu’il suffisait d’une petite armée d’Européens pour conquérir la Chine. Quelle comparaison établir entre l’Anglo-Saxon et le Peau-rouge, qui se laisse mourir plutôt que de se civiliser, ou le nègre importé du Soudan ? Les races du Nouveau-Monde s’effacent devant le progrès des blancs ; les massacres des Espagnols ont été moins meurtriers pour elles que le contact des civilisés. Oublie-t-on, enfin, que, depuis l’abolition du système féodal, la liberté, dans notre société industrialiste, c’est, pour l’individu faible de corps et d’entendement, à qui sa famille n’a pas assuré de revenu, quelque chose de pis que l’esclavage, le prolétariat ? Ainsi le veut la force, tant qu’elle reste la loi dominante de la société ; et je dis que le droit qui nous domine encore aujourd’hui, ce n’est pas le droit du travail, non encore reconnu, ni le droit de l’intelligence, source de tant de déceptions, c’est encore, et quoi qu’on dise, le pur droit de la force.

Certes, je n’ai garde de renier ici ma propre thèse et de combattre précisément ce que je me suis proposé de réhabiliter, quand je m’élève, en faveur des Noirs, contre la pensée hypocrite qui, sous prétexte de les émanciper, ne tend à rien de moins qu’à les rejeter sous le pur régime de la force, et à en faire une boue prolétarienne plus immonde cent fois que celle de nos capitales. C’est au contraire parce que je tiens à remettre en honneur ce droit si longtemps méconnu de la force, que je proteste, à propos de l’esclavage, contre l’application inintelligente, odieuse, qui en serait faite. Eh ! quoi, le travailleur de race anglaise, la race forte par excellence, meurt de faim dans les rues de Londres ; que sera-ce du nègre, un jour, dans les rues de Washington et de Baltimore ?

L’abolition de l’esclavage est une question du ressort du droit des gens, disons mieux, du droit des races, puisque ici nous devons faire la distinction marquée par ces deux termes ; elle relève donc primitivement du droit de la force, duquel dérivent, comme nous l’avons vu, toutes les relations internationales, toutes les formations d’états, incorporations, centralisations et fédérations.
Mais, dans le cas dont il s’agit, le droit de la force, applicable dans sa rigueur tant qu’il s’agit seulement d’états, ne peut plus être suivi, et pourquoi ? C’est qu’il tend à l’extermination des individus, et que, comme il a été expliqué dans la définition du droit des gens, si le sacrifice d’un état peut être requis, au nom du droit de la force et dans l’intérêt de la civilisation générale, la personne humaine reste sacrée, et que tout ce que nous avons à faire, nous race supérieure, vis-à-vis des inférieurs, c’est de les élever jusqu’à nous, c’est d’essayer de les améliorer, de les fortifier, de les instruire, de les ennoblir.
Quels sont ici les vrais ennemis des Noirs ? Ceux qui, le sachant ou ne le sachant pas, il n’importe, méditent de les faire périr dans la désolation du prolétariat. Quels sont, au contraire, les vrais négrophiles ? Ceux qui, les tenant en servitude, les exploitant, il est vrai, leur assurent la subsistance, les améliorent insensiblement par le travail, et les multiplient par le mariage.

Ce qu’il y a à faire, ce n’est donc pas une pure et simple émancipation de l’esclave : autant vaudrait presque l’envoyer aux gémonies. C’est par une intervention habile de l’État, par une responsabilité sérieuse imposée au maître, de faire de celui-ci un éducateur, un tuteur, un patron pour l’esclave, de consommateur de l’esclave que l’avait fait le droit de la force, la propriété.
Toute race est appelée au travail. S’il en était une qui ne pût ou ne voulût travailler, par cela seul elle serait condamnée, et, livrée à la misère, bientôt elle disparaîtrait. Tôt ou tard les Européens s’établiront au centre du Soudan, comme ils se sont établis au cœur des deux Amériques ; alors il faudra bien que les nègres travaillent. Qu’ils travaillent dès maintenant : c’est notre droit de les y contraindre. A cet égard je préférerais, je l’avoue, qu’au lieu d’abolir la traite, on l’eût placée sous l’inspection des gouvernements.

Toute race doit s’améliorer, se moraliser et s’instruire. Que la loi protectrice des faibles comme des forts veille donc sur les ouvriers de race inférieure que l’agriculture et l’industrie emploient, comme sur ses propres prolétaires. Là est la vraie solution du problème de l’esclavage…
Ces quelques exemples suffiront, je l’espère, pour faire comprendre au lecteur ce que j’entends par droit des gens, et application aux rapports internationaux du droit de la force. »

Notes

[1Il sera intéressant de comparer la position de Proudhon à celle de Marx, j’y reviendrai peut-être.

[2il s’agit évidemment des Étasuniens, Sudistes et Nordistes.

[3Il s’agit bien sûr de l’appellation alors en cours pour l’homme de « race » blanche.

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