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Le jeune Karl Marx, film

mardi 19 février 2019, par René Merle

Une mise en images historiques

Les lecteurs de mon ancien blog ont pu constater quelle place y était faite à Karl Marx. Et les lecteurs de ce site ont le pu retrouver dans ce regard sur le mouvement social des premières années 1840.
Idéologies
Il s’agissait, soulignons-le une fois encore, de l’expression du jeune Marx (né en 1818), dans ces années ardentes de découvertes et de maturation idéologique.

À ce propos, il n’est pas inutile de revenir sur le film de Raoul Peck, Le jeune Karl Marx, 2016.
Il fallait oser : substituer à la majestueuse icone barbue l’image d’un jeune bourgeois [1818] en rupture de ban ; focaliser, non pas sur l’exil définitif en Angleterre (1850), et, dans les années suivantes, sur la longue et studieuse élaboration du Capital ou sur les complexes débuts de l’Association Internationale des Travailleurs), mais focaliser sur ces années initiatrices 1843-1848.

Il ne s’agit pas à proprement parler d’un biopic, mais d’une mise en images historiques, on ne peut plus réaliste, de quelques épisodes décisifs, qui restituent leur force aux textes par l’usage de citations appropriées (et attendues pour les connaisseurs).
Le risque était évident de tomber dans une illustration artificiellement condensée en images d’Épinal de la vulgate marxiste. Risque écarté par l’intensité de la présence physique d’un Marx en chair et en os, déconcertant, généreux, tourmenté, exigeant, vindicatif…

Nous voyons ainsi défiler la condamnation de l’abominable répression des pauvres ramasseurs de bois mort, prise de conscience initiale de l’injustice ; l’épisode néo-hégélien où l’étudiant Marx revisite Hegel et Feuerbach ; l’aventure journalistique libérale tuée par la répression prussienne ; son mariage d’amour avec Jenny von Westphallen, fille de la grande aristocratie prussienne ; la rupture avec le bavardage petit bourgeois des néo-hégéliens ; l’exil à Paris, exil libérateur, mais au prix de conditions de vie très difficiles ; la rencontre des théoriciens Proudhon et Bakounine, mais aussi des ouvriers allemands (nombreux à Paris dans les ateliers de métiers d’art) adeptes d’un communisme égalitaire ; l’expulsion exigée aux autorités françaises par la Prusse ; l’installation en Belgique et, entre Londres et Bruxelles, les contacts avec la très prolétarienne Ligue des Justes ; la rupture avec le réformisme de Proudhon ; et enfin la transformation de la Ligue des Justes en Ligue des communistes, sur final de la proclamation du manifeste communiste de 1848…

Mais en fait le film aurait pu s’appeler « le jeune Marx et le jeune Engels », tant est importante la figure de ce compagnon d’idées et de lutte dès 1844. Engels est ici à part égale avec Marx, lui aussi jeune bourgeois en rupture de ban idéologique avec sa classe, mais, à la différence de Marx, en contact direct avec la nouvelle classe ouvrière, celle de l’usine. Engels est du côté des exploiteurs, celui de son père industriel allemand qui l’a envoyé participer à la gestion de son usine de Manchester. C’est là qu’Engels découvre les mécanismes de l’exploitation et la terrible condition ouvrière, c’est là qu’il s’éprend de la jeune et libre ouvrière Mary Burns, qui le met en contact avec des militants chartistes résolus. C’est là qu’Engels découvrira la vraie lutte des classes, que Marx avait surtout découvert dans les livres ; mais c’est là aussi que Engels continuera à gérer les affaires de son père, afin d’aider Marx à échapper à la misère et à poursuivre son œuvre.

En filigrane de ce biopic, on peut lire je crois (en tout cas je lis) deux vérités entrelacées qui n’apparaissent pas toujours aux militants qui, en toute bonne foi (serait-ce le mot ?) se disent marxistes.

D’une part l’évidence que la théorie est extérieure au prolétariat, qu’elle est l’œuvre d’intellectuels qui veulent par l’organisation entreprendre la conscientisation de ce prolétariat. Un moment pénible, bien rendu, est celui où Marx, au nom de la Théorie qu’il possède, règle littéralement son compte à Wilhelm Weitling, ce tailleur autodidacte initiateur de la Ligue des Bannis, puis des Justes, où il professe un communisme activiste et mystique.

D’autre part, la grande interrogation sur la rupture de Marx et d’Engels avec leur classe d’origine : comment et pourquoi eux qui se réclameront fermement du déterminisme ont-ils échappé au façonnement de ce déterminisme de classe, sinon par leur appétit de réalisation individuelle dans la liberté. Marx et Engels philosophes de la Liberté ? J’y reviendrai.

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