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Emmanuel Macron, Paul Ricœur et l’actualité

mardi 19 février 2019, par René Merle

Sur l’idéologie d’Emmanuel Macron

Je vous livre, toujours avec le même plaisir et le même intérêt, les réflexions que Jacques Desmarais m’envoie de son Québec natal (ainsi qu’à quelques autres amis). Lettre qu’il accompagne de la référence à un remarquable article du grand quotidien québécois Le Devoir.

« Bonjour,

Il y a peut-être une trentaine d’années, le professeur Georges Leroux m’avait fait part « off record » de sa déception de voir le journal Le Devoir javelliser ses pages, délaisser de plus plus sa rigueur et son leadership intellectuel de premier plan au Canada français. On ne communique plus d’idées, se plaignait-il. Georges a longtemps été lui-même collaborateur ponctuel dans les cahiers littéraires recensant les ouvrages de philosophie. Je suis un lecteur de ce journal depuis mes jeunes années à l’école secondaire (depuis 50 ans !). Le Devoir vient de célébrer ses 125 ans d’existence. Un jour, j’ai reçu un sondage assez détaillé. Le journal se renouvelait, en partie sous l’impulsion de Lise Bissonnette qui en a été la Directrice, femme brillante, bonne plume, originaire de l’Abitibi. Je l’ai croisée rapidement une fois. Nous avions parlé d’art... Dans le sondage, une rubrique ouverte laissait libre cours à des suggestions. Ayant en tête la critique de Georges, j’avais indiqué mon désir que l’on parle davantage de philosophie. Je n’ai sans doute pas été le seul à mentionner cela, car toujours est-il que nous avons vu à la suite quelques philosophes tenir des chroniques, puis, depuis plusieurs années, il y a dans l’édition du samedi une pleine page : Le Devoir de philo. L’amorce de l’exercice est toujours en lien avec un penseur, contemporain ou non, à partir duquel une question de l’heure est envisagée. Le côté conditionnel - faire parler le mort -, me déplaît parfois. Mais le plus souvent, les « élèves » qui se prêtent au jeu (des prof. pour la plupart, souvent des jeunes) savent transmettre et leur « maître » du moment et leur propre analyse.

Le Devoir de cette semaine aborde Macron et les gilets jaunes sous le regard de Paul Ricoeur (que je connais peu). En autant que je puisse en juger, ça m’a semblé « pas pire », comme on dit ici. J’ose vous livrer, si cela vous le dit, ma réaction à ce texte de Simon Castonguay. Et comme on dit aussi, j’espère ne pas être trop « à côté de la track ».

Un dernier mot. Mon humble impression sur le dur métier d’acteur... Lors d’un séjour en Espagne chez Josette et Benoit à l’automne 2017, il m’a été donné de voir à la télé française la première interview aux médias (sauf erreur) que donnait Emmanuel Macron depuis son élection comme Président. Son aisance oratoire sur fond de jeunesse m’avait apparue, non pas tant brillante, mais rutilante, si cela peut se dire, flambante. En comparaison, en tout respect, je ne connais pas ici d’hommes ou de femmes politiques en mesure de jouer pareil registre rhétorique (au sens classique du mot). Bien sûr, me direz-vous, nous sommes en France et nous en avons vu d’autres. En même temps, il m’a semblé écouter discourir un charmeur, certes bien trempé dans la vaste marmite littéraire de votre pays, plus qu’on bon patineur, mais qui croquait du vide et se sortait des questions un peu plus coinçantes par la prise en délibéré, la création d’un comité par-ci par-là pour se pencher sur tel ou tel autre problème...

Mes amitiés fraternelles.

Jacques »

LeDevoir-Ricœur

***
Suite J. Desmarais :
« Quand le symbole donne à penser
- Paul Ricoeur, De l’interprétation

J’ai apprécié « Le Devoir de philo » de Simon Castonguay dans le journal d’aujourd’hui qui propose une fine analyse conceptuelle de la situation politique actuelle en France à partir d’un élément biographique de Macron qui, avant de se faire banquier, fut jadis un « employé » du philosophe Paul Ricoeur. L’analyse est inscrite entre les pôles de l’idéologie et de l’utopie et cherche à souligner en quoi il y a un mur, une incompatibilité de sens entre la posture libérale du Président (posture chambranlante et à la croisée des chemins tant il y a des incertitudes dans le monde advenu depuis 1945) et les fortes avancées multiples de la solidarité incarnée ici par les gilets jaunes, ces citoyens abandonnés depuis des lunes par le politique, ces militants insoupçonnés qui n’en étaient pas et qui sont désormais visibles et « historiques ». Si l’on cherchait à approfondir l’effet de l’idéologie (dont on ne parle plus guère, tout comme fut gommé, plumé jusqu’au trognon de la « classe moyenne » la notion de lutte des classes), la référence à l’idéologie au sens de Marx (sens aliénant des idées dominantes qui déforment le réel) pourrait être redéployée en allant voir du côté de Gramsci qui a renouvelé le concept en précisant ses effets déterminants, tels des blocs de ciment dans la culture, y compris la culture populaire. À ce propos, je pense ici aux travaux de Josiane Ayoub sur le mimétisme (cf. entre autres Contre nous de la tyrannie, Des relations idéologiques entre Lumières et révolution, Hurtubise, 1999) qui cherchait à élaborer une théorie matérialiste de l’idéologie. Avant madame Ayoub, c’est Yvan Cloutier, que j’ai également eu comme professeur, qui m’a intéressé à Gramsci, au folklore, etc. Il a notamment publié : Gramsci et la question de l’idéologie, Philosophiques, 10 (2), 243-253, 1983. Ceci étant rappelé intuitivement pour le plaisir de la philo, pour son éclairage et le partage des points de vue. Je connais moins le versant « utopie » et ses ailes heuristiques pour l’action tel que le suggère Simon Castonguay. Je retiens néanmoins que ce dernier esquisse quelques culs-de-sac possibles des revendications politiques des gilets jaunes, parfois progressistes, parfois non. Mais je n’arrive pas tout à fait à comprendre si, effectivement, Macron « manque d’idéologie ». À tout le moins, je ne saisis pas la formulation. Me faudra relire... Enfin, sans disconvenir du cadre dans lequel s’inscrit « Le Devoir de philo », exercice que j’apprécie comme lecteur qui aime qu’on me communique des idées, denrée plutôt rare dans les médias, les considérations conceptuelles un brin théoriques de ce qui se passe dans le mouvement social de la douce France sont également liées à la violence diabolique du politique. L’auteur en glisse un mot rapide. Si l’on creuse plus avant, la déshumanisation de l’organisation du travail et la répartition inéquitable des richesses produites à grande échelle dans une société hautement industrialisée comme la France vont exiger sans doute plus qu’un dialogue urgent du Président avec les citoyens. La « flèche du sens » chère à Ricœur, le fait que le discours renvoie à plus que lui-même laisse à imaginer que le discours doit dire quelque chose à quelqu’un avec vue sur l’action, et d’abord dans son élaboration même, en cherchant la co-construction du sens, la recherche de solutions raisonnables pour le bien-être et l’humanité de l’ensemble de la population dans les circonstances données. La violence du politique peut alors être symbolique. Mais la solidarité que cela suppose n’est pas, en effet, ce qui anime les dirigeants dit libéraux, quoi qu’ils prétendent. »

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