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Le pogrom de Toulon, 1348

mercredi 20 février 2019, par René Merle

1348, une mémoire effacée qui concerne notre présent

Voici quelques indications sur le pogrom de 1348, qui, s’il a été traité par les historiens de la cité, (à partir de chroniques et des archives, en latin et en provençal), ne fait guère partie de la mémoire collective toulonnaise. Et rien, dans l’espace public de la ville où j’habite, ne vient révéler cette abomination.

On sait, ou on ne sait pas, que l’arrivée de la terrible peste bubonique en mars 1348 déchaîna une vague de pogroms meurtriers : les Juifs, depuis longtemps accusés de mille maux, étaient cette fois tenus pour responsables de l’épidémie qu’ils propageraient notamment en empoisonnant les puits. Toulon eut le triste privilège d’initier cette série meurtrière avec son pogrom de la nuit des 13-14 avril 1348.

En 1348, Toulon n’est qu’une grosse bourgade dont les remparts enserrent des rues étroites et puantes. La communauté s’administre pratiquement elle-même, dans un équilibre précaire entre nobles notables, bourgeois de l’atelier ou de l’étal, et plébéiens. Une de ses rues, au nom révélateur, carriera de la juetaria, « rue de la juiverie », (aujourd’hui rue des tombades), héberge les quelques familles juives de la localité : le prêt avec intérêt est l’activité principale des chefs de famille auxquels la plupart des professions sont interdites. En 1345, les finances communales sont en berne et les notables s’en sortent en taxant sévèrement les Juifs, qui en réponse augmentent leurs taux usuraires. C’est dans ce climat tendu, envenimé par les prédications religieuses, que va se commettre l’irréparable.

Des commentaires du XVIe siècle ont fait porter la responsabilité du pogrom sur les Juifs : l’un d’eux aurait troublé de façon provocante la prédication du Vendredi Saint, et la foule indignée, se serait rendue dans la toute proche rue de la Juiverie et en aurait massacré tous les habitants.
En fait, comme l’indique l’enquête criminelle menée à la demande du sénéchal, il s’agit de tout autre chose. Dans la nuit du 13 au 14 avril 1348, une troupe d’assassins a investi la rue de la juiverie et en a massacré les quarante habitants, y compris les enfants. Les maisons ont été totalement pillées et comme par hasard les livres de créances ont disparu.

Les notables toulonnais auront beau jeu par la suite de se défausser sur l’initiative de présumés plébéiens ou paysans du terroir. Mais tout plaide pour une opération d’effacement des dettes, préméditée et organisée par ces notables, sur fond de haine religieuse exaspérée. Le crime demeura impuni.
La reine Jeanne avait besoin d’argent, et l’enquête criminelle se termina par un effacement du crime, moyennant une bonne somme d’argent que paya la communauté toulonnaise.

Que dire ?
Rappeler ce crime peut déciller les yeux de quelques provençalistes enclins à magnifier le souvenir du bon vieux temps du Comté de Provence indépendant, sous la couronne de la Reine Jeanne, chère à Frédéric Mistral. Mais au-delà de ces broutilles, soyons clair : rappeler ce crime ne signifie pas se mortifier à cause du racisme meurtrier de nos prédécesseurs en ce lieu, racisme dont nous ne sommes aucunement comptable. L’Histoire est ce qu’elle est. Mais le dévoiler peut, et doit, aider à comprendre la racine du Mal, qui est, en temps de crise, de se défausser jusqu’au crime sur un bouc émissaire stigmatisé par sa « différence » ; qui est aussi de couvrir de cette stigmatisation des intérêts bien réels. On sait ce qu’il en advint dans l’Allemagne de 1933 et dans la France de 1940. On ne sait peut-être pas assez de ce qu’il en advient en Europe de l’Est, dans les Pays Baltes, dans cette Ukraine si chère à l’Occident, où aujourd’hui, sont célébrés en héros nationaux les bourreaux antisémites de 1941-1944.
On ne peut dissocier aujourd’hui la plus que nécessaire lutte contre l’antisémitisme de cette terrible mise en perspective historique, et de ce regard sur notre présent européen.

La crise que nous vivons engendre à nouveau la stigmatisation de boucs émissaires, d’ « Autres » dont la « différence » (différence d’origine, différence religieuse, différence de couleur de peau !) suffit à cristalliser les haines racistes et xénophobes. « On est chez nous ! »
Exorciser ces haines par de bonnes paroles ne suffira sans doute pas, dans le climat délétère que nous connaissons, à sortir de la crise économique, politique et morale qui les a engendrées…

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