Categories

Accueil > Court XXe siècle, 1914 - 1945 > Italie > 1923 - Mussolini vu par Hemingway.

1923 - Mussolini vu par Hemingway.

jeudi 21 février 2019, par René Merle

Une démystification du leader fasciste, au lendemain de sa prise du pouvoir

Hemingway 1923. Le jeune Hemingway [1899] est alors journaliste en Italie après la guerre où il avait servi, et avait été gravement blessé, dans l’armée italienne.
Je traduis littéralement ce texte d’Hemingway donné dans The Toronto Daily Star (27 janvier 1923), dont il était correspondant :

« Mussolini est le plus grand "bluff" d’Europe.

Même si demain matin l’on me faisait arrêter et fusiller, je continuerais à le considérer comme un "bluff". Essayez de prendre une bonne photo de Monsieur Mussolini et de l’examiner. Vous verrez dans sa bouche cette faiblesse qui le contraint à se renfrogner dans le fameux froncement de sourcils imité en Italie par tout fasciste de dix huit ans. Etudiez son passé. Etudiez cette coalition entre capital et travail qu’est le fascisme et méditez sur l’histoire des coalitions passées. Etudiez son génie à habiller de petites idées avec de grands mots. Etudiez sa prédilection pour le duel. Les hommes vraiment courageux n’ont pas besoin de se battre en duel, alors que tant de poltrons duellent constamment pour se faire croire courageux. Et regardez sa chemise noire et ses guêtres blanches. Il y a quelque chose qui ne va pas, même sur le plan histrionique, dans un homme qui porte des guêtres blanches avec une chemise noire.
Je n’ai pas ici la place pour affronter le problème Mussolini, "bluff" ou grande force durable. Peut-être durera-t-il quinze ans comme peut-être sera-t-il renversé au printemps prochain par Gabriele d’Annunzio qui le hait [1]. Mais permettez moi de vous offrir deux petits portraits authentiques de Mussolini à Lausanne.

Le dictateur fasciste [2] avait annoncé une conférence de presse. Tous vinrent. Et tous nous nous entassâmes dans une pièce. Mussolini était assis au bureau, lisant un livre. Son visage était contracté par le renfrognement fameux. Il jouait le rôle du dictateur. Etant un ancien journaliste, il savait très bien combien de lecteurs seraient touchés par les comptes rendus que les hommes présents dans cette salle écriraient après l’interview qu’il s’apprêtait à donner. Et il restait plongé dans son livre. Mentalement il lisait déjà les pages des deux mille journaux informés par ces deux cents invités. « Quand nous entrâmes dans la pièce, le dictateur en chemise noire ne leva pas les yeux du livre qu’il était en train de lire, tellement sa concentration était intense… », etc. etc. etc.

Pour savoir quel était le livre qu’il lisait avec cet intérêt avide, j’allai droit à ses pieds. C’était un dictionnaire français-anglais, qu’il tenait à l’envers.
L’autre image de Mussolini comme dictateur, je le vis le même jour quand un groupe d’Italiennes qui vivent à Lausanne vinrent à son appartement de l’Hôtel Beau Rivage pour lui offrir un bouquet de fleurs. C’était six femmes de souche paysanne, épouses d’ouvriers résidant à Lausanne, et elles attendaient devant la porte pour rendre hommage au nouveau héros national italien qui était aussi leur héros. Mussolini arriva en redingote, pantalons gris et guêtres blanches. Une des femmes s’avança et commença son discours. Mussolini la regarda de travers, ricana, posa ses gros yeux d’africain sur les cinq autres femmes et retourna dans sa chambre. Ces peu attirantes paysannes endimanchées restèrent là les roses à la main. Mussolini avait joué le rôle du dictateur.
Une demi-heure après, il recevait Clare Sheridan, qui à force de sourires a réussi à obtenir beaucoup d’interviews ; et il trouva le temps de converser avec elle pendant une demi-heure. [3]
Naturellement les envoyés spéciaux de l’époque napoléonienne ont pu noter les mêmes choses chez Napoléon, et les hommes qui travaillaient au "Giornale d’Italia" du temps de César auraient pu découvrir chez Jules les mêmes contradictions, mais après une étude attentive de ce sujet, il me semble que chez Mussolini il y a moins de Napoléon que de Bottomley, un énorme Horace Bottomley italien, belliqueux, duelliste et réussi. [4]

Mais la comparaison n’est pas tout à fait exacte. Bottomley était stupide. Mussolini n’est pas stupide et c’est un grand organisateur. Mais il est plus dangereux d’organiser le patriotisme d’une nation quand on n’est pas sincère, spécialement si l’on porte ce patriotisme au niveau d’offrir au gouvernement des prêts sans intérêt. Quand un latin a investi son argent dans une affaire, il veut des résultats, et démontrera à Monsieur Mussolini qu’il est beaucoup plus facile d’être dans l’opposition que d’être le Chef du gouvernement. Une nouvelle opposition surgira, ou plutôt est déjà en train de se former, et elle sera guidée par ce fanfaron vieux et chauve, peut-être un peu fou, mais profondément sincère et divinement courageux, qui est Gabriele d’Annunzio [5]. »

Notes

[11863-1938. L’écrivain et aviateur, nationaliste, fut un inspirateur du fascisme mais garda toute sa distance avec Mussolini

[2Mussolini avait accédé au pouvoir le 30 octobre 1922, au lendemain de la Marche sur Rome

[3La célèbre journaliste anglaise (1885) avait obtenu du Duce deux entretiens, où il exprima notamment son mépris pour les masses populaires, qui doivent être guidées... naturellement par un Duce

[4Bottomley (18[60-1933) était un financier, magnat de la presse, nationaliste (il avait notamment lancé son journal "John Bull", populiste, démagogue, anti-travailliste

[5Hemingway fait allusion aux exploits de l’aviateur pendant la guerre, et ensuite à l’épisode de Fiume (1919-1920) qu’il occupa manu militari à la tête de son commando de nationalistes, afin de l’offrir à l’Italie

Répondre à cet article