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Un psychanalyste parle de la mort

mardi 20 novembre 2018, par René Merle

Paul Mathis, Entendre la mort

En hommage au psychanalyste toulonnais Paul Mathis (1924-2008), dont je garde le précieux souvenir

"L’écoute de l’analyste [1]

Nous sommes familiers de la mort visuelle, du corps immobile.
La peinture nous en donne des représentations fixées, dans des instantanés de pause et de silence, où les agréments esthétiques paraissent en contradiction avec ce qu’ils exposent.
Carpaccio nous montre des morts en morceaux.
Valdès Léal fait presque sentir l’odeur de la mort.
Holbein fait voir un Christ mort dans sa longueur, dans un tombeau clos par un couvercle où l’on perçoit presque la phobie de l’enfermement.
Montegna nous le montre en sens inverse, raccourci de la tête aux pieds, corps tassé, comme résultant d’une chute à la verticale.
Dürer grave la mort sous la forme d’un cavalier, squelette à cheval, auquel on prête une approche mortifère inexorable.
Chagal reflète en vert sur le visage d’Abraham la mort blanche de Sarah.
Dans la peinture occidentale, celui qui fait les frais de la mort, c’est généralement le Christ. Qu’il s’agisse de sa mort sur la croix ou du massacre des Innocents. Anticipation et représentation de sa propre mort, mettant ainsi en place, d’emblée, la mort de l’enfant.
Les évocations picturales les plus réalistes représentent mal la mort réelle, et l’on peut même faire de la mort une représentation faste. L’œuvre d’art prend ses distances, parfois trompeuses
Or, la mort du sujet c’est le réel le plus absolu, irréversible, sans appel, et ce que le sujet peut en dire, c’est ce que l’analyse entend. C’est sur la tromperie quant à la mort que l’analyse parle.
Si, comme par ironie, humour, l’analyste fait le mort, s’il prend la place du mort, s’il fait semblant, s’il se tait, c’est parce qu’il écoute cette détresse la plus extrême, qui est la connivence avec la mort, à propos de laquelle on a fait taire la parole de l’homme, de la femme et de l’enfant.
Leriche disait que tout médecin avait dans un coin de son cœur un petit cimetière où il allait se recueillir de temps en temps.
Le cimetière de l’analyste est un peu plus triste que celui du médecin, car il contient les restes de ceux dont la connivence avec la mort a été la plus perfide, car ils ont été eux-mêmes les artisans de leur propre mort.
Entendre la mort ?
Peut-on entendre ce qui ne fait pas de bruit ? Ce qui semble défini par le silence et l’immobilité ? Tout au plus pourrait-on imaginer des crépitations, des bulles, des craquements, attestant le travail des micro-organismes terriens, bactériens et physico-chimiques.
Mais si le corps mort est silencieux, ce qui est autour est bruyant. Le monde jouit du tapage indécent fait autour du corps mort. La mort est violente, bruyante, tapageuse.
Sortie du chaos de la mise à mort, elle peut même avoir ses pompes, non moins indiscrètes.
De la mort, ce que l’analyste entend de plus provocant, c’est le dire suicidaire, ou parfois la menace meurtrière. Mais aussi, ce qui s’en exprime vis-à-vis d’une grossesse débutante, et que l’on envisage d’interrompre. Et ici le désarroi le plus aigu est celui de la femme qui voudrait que l’enfant vive, et qui décide cependant de le faire "passer" à cause d’un homme défaillant.
Mais surtout, ce que l’analyste entend, ce à quoi il est attentif, c’est ce qui peut la conditionner. Les pulsions dissimulées, mal audibles, cependant bourdonnantes.
Entendre la mort ne consiste pas pour l’analyste à simplement porter attention à ce qui s’en exprime sur le plan de l’explicite, mais ce qui s’en diffuse, confus, paré, masqué, séducteur. Discerner à travers les symptômes les plus divers, ce qui de l’imaginaire peut précipiter le corps dans un passage à l’acte.
C’est certainement là son travail le plus difficile. D’autant que cela fait résonner en lui ce qu’il en est de son désir face à la mort, pour son propre compte et ce qui peut s’en diffuser dans son contre-transfert.
Entendre la mort c’est aussi interroger le désir qui se cache.
Derrière ce qui se profile d’un dire suicidaire, l’analyste est à l’écoute d’autre chose. La mort n’est que le symptôme du désir. Le discours suicidaire ou le discours du meurtre cache un autre discours, plus voilé, plus secret, plus intime.
Entendre la mort, c’est peut-être plus particulièrement entendre ce qui gît dans tout adulte, étouffé, du désir et de la parole de l’enfant qu’il était ; le cri de l’enfant condamné, de façon répétitive, à ne pouvoir faire émerger sa parole ; cri de désespoir et de désir de vivre, l’œuvre à faire par l’enfant, radicalement choisie par lui et liée à son corps sexué.
Entendre la mort, c’est entendre le désir éperdu, d’une voix à peine audible. Celle de l’hystérique, de l’obsessionnel, du phobique, du paranoïaque, parlant à travers des formations de compromis ; c’est entendre les voix des prisons et des camps ; toute voix criant contre la mort auxquelles on répond par une nouvelle "application" de la mort.
À travers la mort, il s’agit davantage d’entendre ce qui dans la parole du sujet veut vivre, désirer, jouir de la vie et non de la mort ; démasquer ce qui, dans la jouissance d’un livre, d’une musique, d’une peinture, se glisse d’une défection de la jouissance sexuée.
Comment telle passion de peindre, d’écrire, de faire de la musique, s’inscrit contre la mort, pour un plaisir ou une consolation, mais peut-être aussi au détriment d’un registre plus essentiel ?
L’homme a dressé contre la mort des falsifications, pas toujours opérantes et qui questionnent son producteur.
Comment la mondanité des productions artistiques va-t-elle de pair avec le tragique dont elles sont issues ?
L’analyste entend la mort dans le dire de l’analysant, mais aussi dans les productions culturelles récupérées par les idéologies.
Soljénitsyne écrit pour ceux des camps mais sera lu dans les salons.
Certains écrivains ont payé le prix du mensonge en étant assassinés ou en se donnant eux-mêmes la mort.
La musique, la peinture, la littérature, ne sont pas des divertissements.
Ces productions sont au cœur du tragique. Elles l’expriment, s’en distancient, le métamorphosent mais peuvent aussi le travestir. Elles deviennent alors objets de commerce, de rencontres mondaines ou scientifiques.
Le masque d’or ciselé par un orfèvre, découvert par Schliemann, ne ressuscite pas le cadavre d’Agamemnon, mais il a été déterré par le désir d’un enfant.
D’autres représentants d’Agamemnon et de Clytemnestre continuent de tuer et d’autres héritiers d’Ajax de se tuer.
Le miracle de Delphes qui écoute Oreste et arrête le massacre est-il un précurseur de l’écoute de l’analyste, ainsi que le geste d’Abraham qui n’obéit plus à Dieu ? Afin que la mort ne s’inscrive plus dans un rapport à la jouissance de l’Autre.
Peut-on s’entendre avec la mort ? Je ne m’entends pas avec lui, avec elle, dit-on, de façon banale. Il (elle), elle (il), ne m’entend pas. On ne s’entend pas. Je ne l’entends pas. Rien de commun entre nous. Aucun échange possible. Telles sont les formulations courantes de la communication impossible."

Notes

[1Paul Mathis, « Entendre la mort ». Des psychanalystes vous parlent de la mort, Roger Dorey, Paul Mathis, Elisabeth Roudinesco, Radmila Zygouris, Octave Mannoni, Jacques Hassoun, ouvrage publié sous la direction d’Octave Mannoni, Tchou, 1979

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