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Marx, l’esclavage… et le gaélique.

vendredi 22 février 2019, par René Merle

Marx et la duchesse de Sutherland

À veille de la Guerre de Sécession, Proudhon, on l’a vu, n’était pas favorable à l’abolition d’un esclavage qu’il préférait à la sous prolétarisation d’une race (à ses yeux inférieure).
Proudhon et l’esclavage
Sans illusions humanitaires sur le capitalisme yankee, Marx, tout au contraire, fut un ferme partisan de la suppression de l’esclavage et il soutint la cause nordiste.
Je vous signale à ce sujet un ouvrage incontournable :
Marx esclavage

Mais quid du gaélique dans cette ferme prise de position, éclairée par la notion de lutte des classses ?
Les défenseurs du gaélique, et plus particulièrement du gaélique écossais, évoquent avec nostalgie la situation linguistique du Canada, où, au début des années 1850, le gaélique (irlandais et écossais) était la troisième langue la plus parlée, après naturellement l’anglais et le français.
Et nombre de ces défenseurs du gaélique font aujourd’hui le pèlerinage en Nouvelle Écosse (Alba Nuadh), sur la côte Est du Canada, où quelques milliers de locuteurs et de défenseurs de la culture gaélique sont enracinés.
On peut certes se contenter de ne voir la situation seulement sous l’angle uniquement linguistique, mais, en grattant le palimpseste gaélique, comment ne pas voir que cette situation est la conséquence d’un terrible drame humain, lié au développement du capitalisme britannique.

Marx, notamment, l’a évoqué en 1853 dans un article vengeur.
Marx vivait alors à Londres dans une situation de grande pauvreté, et essayait de gagner quelque argent en collaborant régulièrement au journal démocrate américain : New York Daily Tribune. Chroniques « alimentaires » certes, mais qui engageaient la personnalité et les convictions de leur auteur.
Le 9 février 1853, le journal publie un article au vitriol : « La duchesse de Sutherland et l’esclavage », article repris dans le
le journal chartiste The People’s Paper, le 12 mars 1853.
On pourra consulter l’originaux anglais dans :
Marx Sutherland
J’utilise ici la traduction de la Pléiade, (Karl Marx, Œuvres politiques I)

Marx attaque violemment la démarche d’un groupe de femmes, aristocrates britanniques, sous la houlette de la duchesse de Sutherland, qui demandent l’abolition de l’esclavage aux Etats-Unis : « une philanthropie qui va chercher ses objets le plus loin possible de la patrie, et de l’autre côté de l’océan plutôt que de ce côté-ci ».
« L’histoire de la fortune de la famille Sutherland est l’histoire de la ruine du peuple gaélique d’Écosse et de son expulsion du sol natal ».
Marx reprend alors les données proposées par Sismondi, Études de l’économie politique, 1837, dans la partie :« De la condition des cultivateurs de race gaélique, en Écosse, et de leur expulsion ». L’antique clan écossais était une formation sociale pré-féodale, vaste groupe « familial » où la terre n’appartient pas à des individus, mais à la communauté, proprement militaire, dont le chef attribuait à chacun un lopin, transmis de génération en génération. À partir de la fin de la monarchie des Stuart (1714), la nouvelle monarchie appesantit son pouvoir sur l’Écosse en transformant les chefs de clans en chefs de régiments familiaux, ces chefs devenaient de fait des propriétaires fonciers, et les tenants de parcelles leurs fermiers. « Ce n’est qu’après 1811 que s’accomplit l’usurpation définitive et réelle, la transformation de la propriété clanique en propriété privée, dans l’acception moderne, du chef. » À la tête de cette révolution économique se trouvait la comtesse de Sutherland, marquise de Stafford, aux immenses domaines. Avec le concours de l’armée, les paysans furent systématiquement chassés, leurs villages détruits, et leurs terres transformées en pâturages : l’industrie avait besoin de laine… Ainsi les hautes terres d’Écosse connurent ce qui s’était déjà déroulé en Angleterre du XVIe au XVIIIe siècle, et qui battait son plein alors en Irlande. « Si jamais il était avéré que la propriété, c’est le vol, cela vaudrait littéralement pour la propriété de l’aristocratie britannique ».
D’autres nobles écossais, suivant le duc d’Atholl, allèrent plus loin, ils remplacèrent les moutons par du gibier et les pâturages par des forêts. Ainsi par dizaines et dizaines de milliers les paysans écossais tentèrent de trouver un nouveau foyer en Amérique du Nord.
Et Marx de conclure, à l’intention des pétitionnaires aristocratiques contre l’esclavage des Noirs :
« Les ennemis de l’esclavage salarial britannique ont le droit de condamner l’esclavage des Noirs ; une duchesse de Sutherland, un duc d’Atholl, un lord-cotonnier de Manchester, jamais ! »

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