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Cœurderoy et le chauvinisme belliciste français, 1852

lundi 25 février 2019, par René Merle

Le chauvinisme français au regard d’une histoire sanglante

Bien que ne pardonnant pas aux chefs démocrates-socialistes d’avoir laissé écraser les prolétaires en Juin 1848, voire de les avoir combattus, le jeune médecin Cœurderoy milita activement dans les rangs des « Rouges », il s’y fit remarquer par son enthousiasme et sa rigueur. Il fut accusé d’avoir été un des initiateurs de la journée parisienne de protestation de la Montagne, le 13 juin 1849. Voici ce qu’on peut en lire dans Pascal Rhaye, Les condamnés de Versailles, Paris, chez l’éditeur, imp. Napoléon Chaix, 1850 (il s’agit du jugement à Versailles, en octobre 1849, des accusés du 13 juin, "ces énergiques défenseurs des idées républicaines").

"CŒUR-DE-ROY - Par quel jeu bizarre du sort un républicain aussi déterminé peut-il s’appeler Cœur-de-Roy ! Il est l’ennemi né de toutes les tyrannies, et la cause des peuples n’a pas de plus chaud défenseur. On prétend même qu’il était plutôt poursuivi pour ce qu’il pense que pour ce qu’il a fait.
Le citoyen Jean-Charles-Ernest Cœur-de-Roy, étudiant en médecine, né à Avallon (Yonne), est âgé seulement de vingt-quatre ans. Son patriotisme lui avait mérité d’être du comité des écoles et de la commission des vingt-cinq. Accusé de complot seulement, il a été condamné, par contumace, à la déportation.
"

On le voit, Cœurderoy avait la confiance des dirigeants "rouges", puisqu’il faisait partie de la commission des vingt-cinq, (le comité électoral démocrate-socialiste, ainsi rebaptisé après les élections législatives de mai 1849).
En 1852, le jeune révolutionnaire est en exil depuis sa condamnation de 1849.

Dans l’ouvrage qu’il cosigne avec Octave Vauthier (jeune ingénieur fouriériste et révolutionnaire), La barrière du combat, Bruxelles, Labroue, 1852, il règle ses comptes avec ces dirigeants, et plus largement, avec toute la mouvance républicaine "avancée", ainsi qu’aux chapelles socialistes, communistes à la Cabet, etc. L’axe de la critique est double, au plan national et au plan social.
Pour nous en tenir dans cet article au plan national, voici comment Cœurderoy cite à la barre de l’accusation Louis Blanc, Pierre Leroux, Cabet et autres, « parce que, portant la parole au nom de la France, vous vous êtes exprimés comme des Chauvins que vous êtes. »

" Pour vous, il n’y a qu’un peuple : le peuple frrrançais. Qu’une politique : la politique de la France. Qu’une histoire : l’histoire de France. Qu’une tradition révolutionnaire : la tradition révolutionnaire de France. Qu’une gloire : la gloire de la France. Qu’un art, qu’une science, qu’une littérature : l’art, la science et la littérature de la France. Qu’un pays sur la carte du globe, qu’un nom dans les fastes du monde : le pays et le nom frrrançais. […] L’homme qui se croit plus fort que ses semblables, les méprise bientôt, leur pose le pied sur la gorge et fait le vide autour de lui : c’est Tibère, Néron, Louis XI, Loyola ou monsieur de Robespierre.
De même la nation qui serait assez folle pour rapetisser les autres dans sa propre pensée, deviendrait forcément l’Attila de l’univers. Promenant partout ses armées avides de carnage, ses instruments de destruction, ses torches incendiaires, elle raserait les monuments, brûlerait les chefs-d’œuvre et les archives, et trônerait éperdue et sans point d’appui sur le gouffre du néant.
Est-ce là le rôle que vous rêvez pour la France ? Voulez-vous que son nom soit exécré et maudit, à juste titre, par tous les peuples ? Trop souvent, hélas ! elle fut poussée dans cette voie malheureuse :
- Par Louis XIV ! avec lequel elle ravagea l’Europe pour gueuser quelques lambeaux de terre et importer des Bourbons en Espagne.
- Par la république ! avec laquelle, sous prétexte de se défendre contre l’Europe coalisée et d’affranchir les peuples, elle imposa la liberté comme les tyrans imposent le despotisme, taillant, organisant, réglementant, sans tenir compte ni des lieux ni des mœurs, semant sur sa route dévastatrice des Républiques faites à son image : « Ne souscrivez aucun traité qu’après l’affermissement de la souveraineté et de l’indépendance du peuple sur le territoire duquel les troupes de la République seront entrées, qu’après qu’il aura adopté les principes d’Égalité et établi un gouvernement libre et populaire. »
Et il y a des gens qui l’en glorifient !!!
- Par Napoléon !
« …… Demandez à la terre : / Ce nom, il est inscrit en sanglant caractère / Des bords du Tanaïs au sommet du Cédar, / Sur le bronze et le marbre, et sur le sein des braves, / Et jusque dans le cœur de ces troupeaux d’esclaves / Qu’il broyait sous son char. »
Et aussi le nom de la France.
« L’initiative de la France ! aveugle qui ne la voit pas. Elle est écrite en traits de feu, en lettres de sang sur la surface du globe, des Pyramides au Kremlin… »
Mais nous nous arrêtons… Ces traits de feu et ces lettres de sang nous dégoûtent.
- Par la Restauration, ! qui, après l’avoir traînée en Espagne, se laissa traîner par elle sous les remparts d’Alger.
- Par Louis-Philippe, le marchand ! sous lequel elle fit les ridicules expéditions d’Anvers et d’Ancône, pendant qu’elle assistait immobile à l’exécution de la Pologne ; sous lequel elle persista dans cette conquête impie de l’Afrique, opprobre du XIX° siècle, qui n’a d’égal que l’empoisonnement de la Chine et le pillage organisé des deux Indes.
- Par le gouvernement provisoire ! avec lequel elle renia la liberté partout.
- Par Bonaparte ! qui la conduisit à Rome relever le Saint-Père, à la force des baïonnettes.
Nous ne voyons pas sa mission comme vous. Il y a en France une minorité opposante qui a pour génie l’expansion, un immense besoin de sociabilité et d’amour, et qui entraînera forcément la nation à se perdre dans le sein de l’humanité.
Voyez partout : ce n’est pas la France qu’on admire ; elle est ravalée, méprisée même pour tous les crimes que nous venons d’énumérer. Ce sont ses manières, ses idées, ses créations de luxe et d’art qui s’infiltrent et se naturalisent dans toutes les parties du monde ; c’est sa langue qu’on parle à Saint-Pétersbourg comme à Rome et qu’adopte M. Mazzini lui-même. Tous cela est propagé par des efforts et des talents individuels.
Convenez-en donc, le corps de la nation se dissout ; son esprit seul plane. C’est le fleuve qui se perd dans l’immensité de la mer.
Avant un siècle, il n’y aura plus de nation française ; sur ses cendres aura grandi l’humanité.
Mais, de grâce, n’établissez pas de cause à effet un rapport qui n’existe pas ; ne confondez pas le petit groupe de Français humanitaires avec la nation française chauvine, vantarde, amoureuse de soi et par dessus tout gasconne.
Dire que cette minorité imperceptible a toujours combattu pour la solidarité des peuples ; dites que Lafayette, Carrel, Lavition, Barbès, Raspail, pour n’en pas nommer d’autres, furent les soldats de ce principe ; dites que les manifestations avortées du 15 mai et du 13 juin ont été entreprises pour soutenir cette idée, et vous serez dans le vrai.
Mais ne venez pas dire que c’est la nation. La nation ! savez-vous où elle a toujours été ? Elle était avec les armées conquérantes de la République ; avec sa Convention, qui refusait les secours à la Pologne épuisée, sous le prétexte que Kosciusko était né gentilhomme ; elle était à Saint-Domingue, en Italie, à Saragosse ; elle élevait des colonnes et des arcs de triomphe à son grand empereur ; elle était en Espagne, avec le duc d’Angoulême ; en Afrique, avec Bourmont, Bugeaud, Changarnier, Cavaignac, Lamoricière et Pélissier ; elle tirait des coups de canon et des feux d’artifice en l’honneur de la prise d’Anvers ; elle réclamait à grands cris les limites du Rhin ; elle laissait sacrifier la Pologne ; elle entrait à Rome avec le duc de Saint-Pancrace.
La nation ! elle approuvait le poétique manifeste de Lamartine, et la fin de non-recevoir que sa représentation impuissante envoyait, le 15 mai, aux peuples soulevés en votant : « l’affranchissement de la Pologne, l’indépendance de l’Italie et le pacte fraternel avec l’Allemagne. »
Elle fut toujours solidaire en paroles, oppressive en actions.
Vous plaidez la circonstance atténuante. – Pitoyable défense ! – Une nation, dites-vous, n’est pas responsable des actes de son gouvernement. Eh quoi !... une nation qui se laisse constituer gendarme, geôlier ou bourreau des autres, n’est-elle pas complice de ceux qui la conduisent ? Qui donc paye tout cela ?
Que demain le président Bonaparte décide la guerre contre l’Angleterre, et la nation tout entière courra aux rivages de la Manche, comme elle courait en Palestine au temps des croisades.
"

En un temps où la mystique républicaine, et plus encore le mythe napoléonien, faisaient passer aux pertes et profits de l’Histoire, voire justifiaient, les guerres de conquête et les massacres, en un temps où bien peu de Français condamnaient l’intervention sanglante contre les esclaves insurgés de Saint-Domingue, en un temps où l’opinion quasi unanime, "rouges" y compris, cautionnait la conquête de l’Algérie et applaudissait "notre" Armée d’Afrique, on mesure quel a pu être l’isolement de Cœurderoy, et où portait sa lucidité. Au-delà de la condamnation du chauvinisme foncier des dirigeants de la Gauche d’alors, c’est toute la responsabilité collective de la Nation qu’il voit engagée. Je reviendrai peut-être dans ce blog sur les conclusions que Cœurderoy en tirera ultérieurement, et que nous pourrons discuter.
On ne peut lire ce texte aujourd’hui sans penser aux pitoyables rodomontades des Belles Âmes de "Gauche" sur la France des Droits de l’Homme, drapée dans sa virginale innocence ; mais on ne peut pas non plus ne pas penser à l’adhésion majoritaire de l’opinion à bien des entreprises contraires à ces mêmes Droits de l’Homme, et mesurer l’isolement initial, la lucidité, le courage de ceux qui s’y opposèrent.

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