Categories

Accueil > φιλοσοφία > Hegel et la guerre

Hegel et la guerre

mardi 26 février 2019, par René Merle

De la guerre contre la sclérose des nations !

Bouleversée, remodelée par la succession interminable des guerres révolutionnaires et impériales (1792-1815 !), l’Europe va entretenir tout au long du XIXe siècle avec l’imaginaire guerrier un rapport complice, dont participeront les idéologues de toutes obédiences, des contre-révolutionnaires aux révolutionnaires (les Blanquistes français par exemple, ou le jeune Marx : nous y reviendrons). Bellicisme devant lequel le pacifisme à la Mazzini et à la Hugo pèsera peu. Il n’est jamais inutile de rappeler combien la France s’inscrivit dans cette logique guerrière. Cf. : Cœurderoy et le chauvinisme belliciste français, 1852

Le maître à penser de toute une génération, Hegel (1770-1831), n’échappera pas à cette fascination.
Ainsi passe dans sa Philosophie du Droit (1820, cité d’après l’édition de 1833) le frisson des grandes guerres napoléoniennes qu’il transmute en principe métaphysique salvateur [1] :

«  La guerre en tant que situation où l’on s’attaque sérieusement à la vanité des choses et biens temporels, vanité qui n’est habituellement qu’un propos édifiant, la guerre est par là l’élément où l’idéalité du particulier obtient son droit et devient réalité ; - elle revêt une signification supérieure, car, comme je l’ai formulé ailleurs, par la guerre « se conserve la santé morale des peuples dans leur indifférence envers la sclérose des phénomènes finis, tout comme le mouvement des vents protège la mer contre la pourriture dans laquelle la plongerait un calme durable ; il en est de même des peuples subissant une paix durable, et surtout une paix perpétuelle. »

« Dans la paix, la vie civile s’étend davantage, toutes les sphères font leur nid et, à la longue, on assiste à l’avilissement des hommes ; leurs particularités se figent de plus en plus et s’étiolent. Mais la santé exige l’unité du corps, et quand les parties se durcissent à l’intérieur, la mort survient. Souvent, on réclame la paix perpétuelle comme un idéal vers lequel l’humanité devrait se diriger. Ainsi Kant a proposé une alliance des princes qui devait arbitrer les conflits des États, et la Sainte-Alliance prétendait ressembler à une telle institution [2]. Cependant, l’État est individu, et dans l’individualité se trouve essentiellement la négation. Par conséquent, même lorsqu’un certain nombre d’États se constituent en famille, cette association doit, en tant qu’individualité, se créer un antagoniste et produire un ennemi. Non seulement des peuples sortent renforcés des guerres, mais des nations que déchirent des querelles intestines conquièrent par des guerres au dehors la paix au dedans. Évidemment, la guerre porte l’insécurité dans la propriété, mais cette insécurité réelle n’est que le mouvement qui est une nécessité. Que de discours du haut des chaires à propos de l’insécurité, de la vanité et de l’inconstance des choses temporelles ! Pourtant, si ému soit-il, chacun pense en son particulier : je conserverai, malgré tout, ce qui est mien. Mais voilà que s’annonce ce trouble sous l’aspect réel des hussards sabre au clair, et que les choses se gâtent ; alors ces gens édifiés et émus, qui ont tout prédit, se mettent à déverser des malédictions contre les conquérants. Néanmoins, des guerres ont lieu, et c’est dans l’ordre des choses ; les semailles lèvent de nouveau et le verbiage se tait devant les répétitions sérieuses de l’histoire. »

Notes

[1Je cite d’après Maximilien Rubel, Marx, Œuvres, Pléiade, T.III, 1982, "Introduction, « La guerre : une fontaine de jouvence », p. XXIX – XXX

[21815, alliance de l’Autriche, de la Prusse, de la Russie, pour contrôler l’Europe et empêcher toute tentative révolutionnaire

Répondre à cet article