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De l’esclavage des nègres

mercredi 27 février 2019, par René Merle

De la soumission de la morale à l’économie (en sommes nous-sortis ?)

Voici un des articles consacrés par l’Encyclopédie. Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, par une Société de Gens de Letrres, 1765. à l’esclavage. Je livre ce constat sans commentaires, tant il est révélateur de l’état d’esprit de l’opinion éclairée des Lumières, dans son embarras et sa complicité devant ce crime majeur qui est une des sources principales de la naissance du capitalisme européen et américain. Allez donc à la recherche des autres articles, vous ne perdrez pas votre temps. Et dites-vous bien que si la municipalité de Bordeaux et Alain Juppé viennent de refuser un nom de rue à l’anticolonialiste Franz Fanon, l’odonymie de Bordeaux (port de la Traite) honore toujours les grandes familles esclavagistes girondines.
Je donne ici la graphie originale.

« NEGRES, (Commerce.) Les Européens font depuis quelques siecles commerce de ces negres, qu’ils tirent de Guinée & des autres côtes de l’Afrique, pour soutenir les colonies qu’ils ont établies dans plusieurs endroits de l’Amérique & dans les Isles Antilles. On tâche de justifier ce que ce commerce a d’odieux & de contraire au droit naturel, en disant que ces esclaves trouvent ordinairement le salut de leur ame dans la perte de leur liberté ; que l’instruction chrétienne qu’on leur donne, jointe au besoin indispensable qu’on a d’eux pour la culture des sucres, des tabacs, des indigos, &c. adoucissent ce qui paroît d’inhumain dans un commerce où des hommes en achetent & en vendent d’autres, comme on feroit des bestiaux pour la culture des terres.
Le commerce des negres est fait par toutes les nations qui ont des établissemens dans les indes occidentales, & particulierement par les François, les Anglois, les Portugais, les Hollandois, les Suédois & les Danois. Les Espagnols, quoique possesseurs de la plus grande partie des continens de l’Amérique, n’ont guere les negres de la premiere main ; mais les tirent des autres nations, qui ont fait des traités avec eux pour leur en fournir, comme ont fait long - tems la compagnie des grilles, établie à Gènes, celle de l’assiente en France, & maintenant la compagnie du sud en Angleterre, depuis le traité d’Utrecht en 1713.
Ce n’est qu’assez long - tems après l’établissement des colonies françoises dans les isles Antilles qu’on a vu des vaisseaux françois sur les côtes de Guinée, pour y faire le trafic des negres, qui commença à devenir un peu commun, lorsque la compagnie des Indes occidentales eut été établie en 1664, & que les côtes d’Afrique, depuis le cap Verd jusqu’au cap de Bonne - Espérance, eurent été comprises dans cette concession.
La compagnie du Sénégal lui succéda pour ce commerce. Quelques années après la concession de cette derniere, comme trop étendue, fut partagée ; & ce qu’on lui ôta, fut donné à la compagnie de Guinée, qui prit ensuite le nom de compagnie de l’assiente.
De ces deux compagnies françoises, celle du Sénégal subsiste toujours, mais celle de l’assiente a fini après le traité d’Utrecht, & la liberté du commerce dans tous les lieux qui lui avoient été cédés, soit pour les negres, soit pour les autres marchandises, a été rétablie dans la premiere année du regne de Louis XV.
Les meilleurs negres se tirent du cap Verd, d’Angole, du Sénégal, du royaume des Jaloffes, de celui de Galland, de Damel, de la riviere de Gambie, de Majugard, de Bar, &c.
Un negre piece d’Inde (comme on les nomme), depuis 17 à 18 ans jusqu’à 30 ans, ne revenoit autrefois qu’à trente ou trente - deux livres en marchandises propres au pays, qui sont des eaux - de - vie, du fer, de la toile, du papier, des masses ou rassades de toutes couleurs, des chaudieres & bassins de cuivre & autres semblables, que ces peuples estiment beaucoup ; mais depuis que les Européens ont, pour ainsi dire, enchéri les uns sur les autres, ces barbares ont su profiter de leur jalousie, & il est rare qu’on traite encore de beaux negres pour 60 livres la compagnie de l’assiente en ayant acheté jusqu’à 100 liv. la piece.
Ces esclaves se font de plusieurs manieres ; les uns, pour éviter la famine & la misere, se vendent eux - mêmes, leurs enfans & leurs femmes aux rois & aux plus puissans d’entr’eux, qui ont de quoi les nourrir : car quoiqu’en général les negres soient très - sobres, la stérilité est quelquefois si extraordinaire dans certains endroits de l’Afrique, surtout quand il y a passé quelque nuage de sauterelles, qui est un accident assez commun, qu’on n’y peut faire aucune récolte de mil, ni de ris, ni d’autres légumes dont ils ont coutume de subsister. Les autres sont des prisonniers faits en guerre & dans les incursions que ces roitelets font sur les terres de leurs voisins, souvent sans autre raison que de faire des esclaves qu’ils emmenent, jeunes, vieux, femmes, filles, jusqu’aux enfans à la mamelle.
Il y a des negres qui se surprennent les uns les autres, tandis que les vaisseaux européens sont à l’ancre, y amenant ceux qu’ils ont pris pour les y vendre & les y embarquer malgré eux ; ensorte qu’on y voit des fils vendre leurs peres, & des peres leurs enfans, & plus souvent encore ceux qui ne sont liés d’aucune parenté, mettre la liberté les uns des autres, à prix de quelques bouteilles d’eau - de - vie, ou de quelques barres de fer.
Ceux qui font ce commerce, outre les victuailles pour l’équipage du vaisseau, portent du gruau, des pois gris & blancs, des feves, du vinaigre, de l’eau - de - vie, pour la nourriture des negres qu’ils esperent avoir de leur traite.
Aussi - tôt que la traite est finie, il faut mettre à la voile sans perdre de tems, l’expérience ayant fait connoître que tant que ces malheureux sont encore à la vue de leur patrie, la tristesse les accable, ou le désespoir les saisit. L’une leur cause des maladies qui en font périr un grand nombre pendant la traversée ; l’autre les porte à s’ôter eux - mêmes la vie, soit en se refusant la nourriture, soit en se bouchant la respiration, par une maniere dont ils savent se plier & se contourner la langue, qui, à coup sûr, les étouffe ; soit en se brisant la tête contre le vaisseau, ou en se précipitant dans la mer, s’ils en trouvent l’occasion.
Cet amour si vif pour la patrie semble diminuer à mesure qu’ils s’en éloignent : la gaieté succede à leur tristesse ; & c’est un moyen presqu’immanquable pour la leur ôter, & pour les conserver jusqu’au lieu de leur destination, que de leur faire entendre quelque instrument de musique, ne fût - ce qu’une vielle ou une musette.
A leur arrivée aux isles, chaque tête de negre se vend depuis trois jusqu’à cinq cens livres, suivant leur jeunesse, leur vigueur & leur santé. On ne les paie pas pour l’ordinaire en argent, mais en marchandises du pays.
Les negres sont la principale richesse des habitans des îles. Quiconque en a une douzaine, peut être estimé riche. Comme ils multiplient beaucoup dans les pays chauds, leur maître, pour peu qu’ils les traitent avec douceur, voient croître insensiblement cette famille, chez laquelle l’esclavage est héréditaire.
Leur naturel dur exige qu’on n’ait pas trop d’indulgence pour eux, ni aussi trop de sévérité ; car si un châtiment modéré les rend souples & les anime au travail, une rigueur excessive les rebute & les porte à se jetter parmi les negres marons ou sauvages qui habitent des endroits inaccessibles dans ces îles, où ils préferent la vie la plus misérable à l’esclavage.
Nous avons un édit donné à Versailles au mois de Mars 1724, appellé communément le code noir, & qui sert de réglement pour l’administration de la justice, police, discipline, & le commerce des esclaves negres dans la province de la Louisiane. »

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