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À propos de psychanalyse

vendredi 1er mars 2019, par René Merle

Une réflexion renouvelée sur le point de vue de Didier Eribon

J’évoquais hier incidemment mon intérêt et ma reconnaissance pour la psychanalyse.
Du jargon philosophique
Attention, il s’agit de psychanalyse, seulement de psychanalyse et pas de verbiage psychanalytique. De psychanalyse, la vraie, pas exactement non plus la sympathique analyse de Tony Soprano par Jennifer Melfi... (les fans de la série me comprendront).

J’avais déjà évoqué ce thème dans mon blog précédent [1], à propos de la prise de position de Didier Eribon, dont j’avais beaucoup apprécié le Retour à Reims [2].

Dans une période où faisaient florès les polémiques autour du "genre" (pardon, "gender"), Didier Eribon, s’est fortement exprimé sur le rapport de la psychanalyse à l’identité sexuelle. Et le moins que l’on puisse dire est qu’il n’a pas été tendre avec la psychanalyse… Je vais y venir

Mais revenons d’abord sur le "genre". Naturellement, je partage la plus que légitime révolte féministe contre l’immémoriale hiérarchisation masculin - féminin instaurée par différence biologique entre sexes. Et contre le mépris : je me souviens d’un article du Canard enchaîné la saloperie du professeur de médecine examinant en objet, devant ses internes, une jeune femme violée...
Et je comprends parfaitement Stoller quand il avance qu’il faut distinguer le sexe de l’identité sexuelle dans laquelle l’individu se reconnaît.

Mais je ne suis pas Didier Eribon quand, à partir de sa lecture de Lacan et des écrits "freudo-marxistes" de l’après 68, il condamne ce qu’il considère comme l’entreprise normalisatrice de la psychanalyse et son homophobie à peine masquée ; quand il dénonce son incapacité, voire son hostilité, à inventer et assumer de nouvelles identités amoureuses et sexuelles. Il l’affirmait déjà fortement en 2005 dans un ouvrage très intéressant dont je vous recommande la lecture, Échapper à la psychanalyse, Éditions Léo Scheer.

Il semble que la critique de Didier Eribon soit seulement fondée sur une étude de textes. Je ne me permets de parler de ce sujet qu’à travers une expérience personnelle, et non pas à travers une lecture de Lacan. J’ai grandi dans un milieu qui se disait "marxiste", où, à partir de l’entreprise effectivement normalisatrice de la psychanalyse américaine, on condamnait toute la psychanalyse comme auxiliaire de l’opération idéologique capitaliste normalisatrice : "rentrez dans le rang".

Je n’ai découvert la pratique analytique que lorsque, jeune père, j’ai été confronté au drame du handicap. Autant je me méfie comme de la peste en domaine psychanalytique des charlots superficiels et des manipulateurs, autant je me félicite d’avoir rencontré des psychanalystes qui non seulement m’ont aidé à vivre, mais surtout ont aidé mon enfant à vivre. Et ceci sans la moindre "normalisation". Je comprends quel drame peut être celui de l’individu confronté à l’homophobie, et la passion avec laquelle il dénoncera toute entreprise qui, de près ou de loin, peut la légitimer. Mais je regrette profondément que, cette souffrance s’enfonce dans une bulle narcissique, au point de ne pas comprendre que la souffrance humaine a bien des registres, et que la psychanalyse a pu, et peut toujours, aider à vivre bien des humains, homosexuels et/ou hétérosexuels.

Notes

[1Les lecteurs de mon blog précédent m’excuseront d’y puiser souvent matière à ce nouveau site.

[2voici le billet que j’avais écrit lors de la sortie de l’ouvrage :
Didier Eribon, Retour à Reims, Fayard, 2009. Champs essais, Flammarion, 2010.
« Didier Eribon a jeté le pavé qu’il fallait dans la mare des Belles Âmes. Et toutes de s’extasier : coming out social bien plus difficile et inattendu que coming out sexuel…
Il a fallu que le Père meure pour que la réalité déniée de la honte sociale submerge l’intellectuel, le philosophe, le sociologue, pour que l’abstraite incantation gauchiste se fracasse contre l’objectivité incontournable du conflit des classes, pour que l’incommunicabilité affective et culturelle se fissure dans le dialogue non pas retrouvé, mais enfin ouvert, avec la Mère.
Les Belles Âmes de s’extasier. Et je le dis sans ironie car la plupart de leurs critiques sont judicieuses et bonnes à lire. Mais tireront-elles leçon de la lucidité d’Eribon, qui dans ce livre déchirant nous donne à voir la société française telle qu’on ne veut plus la connaître ? Sauront-elles enfin, elles si promptes à dénoncer les injustices lointaines, à dire leur mot sur ce qui se joue toujours si près de leur ghetto ?
Il y a bien longtemps, j’ai vécu à Reims, si bourgeoise, si ouvrière, et si sage, où j’avais bien du mal à reconnaître la ville folle dans laquelle le jeune Roger Vailland pratiquait le dérèglement raisonné de tous ses sens, et goûtait de la bisexualité. J’y ai enseigné. J’ai connu des élèves qui venaient de cette chaude couveuse de révolte et de solidarité ouvrière qu’était le quartier de la Verrerie, et je les ai vus s’évaporer dans le conformisme des années Yé-Yé. J’ai vendu L’Huma-Dimanche dans ce Chalet Tunisie aux baraquement d’alors puant le misère… J’ai connu les courées de la rue Fléchambault où vécurent les grands-parents de mon épouse et leurs copains anars. Fléchambault aujourd’hui rasé et remplacé par des immeubles standard pour Français moyens. Métaphore de la fin (provisoire) d’un monde, où la violence de la société de classes se dissiperait dans le mirage du bien-être pour tous…
La lecture d’Eribon ne me renvoie pas vers ce passé en cartes postales nostalgiques. Je me permets de la conseiller aux amis de ce nouveau blog, car elle me paraît porteuse, dans son écartèlement, d’une lucidité rare, dont la première vertu est de ne pas nous laisser aller au désespoir. »

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