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Bleu Blanc Rouge… et Jaune

jeudi 22 novembre 2018, par René Merle

de la proclamation nationale

J’écrivais dans un blog précédent (11 mai 2012), à propos de la symbolique des couleurs dans la campagne présidentielle d’alors :
« En ces temps où chaque manifestant, chaque participant à un meeting, ou presque, porte son drapeau sur l’épaule, drapeau souvent distribué d’office à l’entrée des meetings de droite, la symbolique des couleurs a joué un rôle important dans la campagne électorale.
- Candidature Sarkozy : pas de drapeau U.M.P. Seulement des drapeaux tricolores. Un océan de drapeaux tricolores. Histoire de bien signifier que la Patrie, la Nation, la République, c’est NOUS.
- Candidature Le Pen. Bis repetita. Que du tricolore. Histoire de dire encore plus fort que la Patrie, la Nation, la République, c’est NOUS.
- Candidature Hollande : du tricolore certes, mais assez timidement. Suffisamment quand même pour s’inscrire dans le cadre national et républicain. Mais surtout une affirmation d’appartenance politique, dans la floraison de drapeaux blancs frappés du logo du parti socialiste. Histoire de montrer que la gauche socialiste est une vraie force, avec laquelle il faudra plus que compter. L’alternance, c’est NOUS.
- Candidature Mélenchon : que du rouge. Rouge des drapeaux du parti communiste. Rouge souligné de vert du parti de gauche. Rouge tout court des citoyens fiers de retrouver la famille de la Sociale ! Rouge plus que bienvenu donc, qui renoue avec un passé de luttes et porte l’espoir de la République démocratique et sociale [1]. Mais pas de tricolore, ou si peu, vraiment si peu. Erreur qui peut devenir tragique, de laisser à l’adversaire de classe, aux représentants officiels du capital, comme à l’extrême droite menaçante, le monopole affiché de l’emblème national. »

J’écrivais encore sur ce blog (2 décembre 2013), sous le titre « Bercy, histoire de drapeaux, histoire de couleurs » :
« Depuis quelques années, vous l’avez remarqué, il est de règle que chaque manifestant, ou presque, arbore son drapeau sur l’épaule, en marque individuelle d’identité politique ou syndicale, voire sociétale...
Le marqueur peut d’ailleurs être craignos, ainsi, (après que le Líder maximo ait annoncé la Révolution en levant le poing en vrai prolo des années 1930), les drapeaux rouges et verts du Parti de Gauche quittant ostensiblement le meeting FdG devant Bercy, lors du discours du représentant du Parti communiste.
Ces derniers temps, justement, on a cru déceler du côté du Parti de Gauche, et quelque peu du côté de l’Humanité, une sorte d’horripilation devant la marée de drapeaux bretons accompagnant les manifs des Bonnets Rouges... Du poujadisme ne passait-on pas à l’autonomisme, voire au séparatisme fascistoïde ? Que du Blanc et Noir et pas la moindre Bleu Blanc Rouge, voilà qui avait de quoi inquiéter nos auto-proclamés Jacobins...
Mais que voyons nous ensuite ? Une marée de drapeaux rouges - verts ou de drapeaux rouges sur le Boulevard de l’Hôpital et devant Bercy ! [2] J’ai eu beau chercher sur les photos et les reportages télé, je n’ai vu qu’un citoyen qui brandissait une cocarde tricolore estampillée PCF, accompagnée d’un "fier de payer l’impôt quand il est juste", et, question drapeau, j’ai vu en tout et pour tout UN drapeau français, et... un drapeau breton...
On s’étonnera après que, puisque le Bleu Blanc Rouge fleurit sur les cortèges du FN, l’opinion finisse par penser que les seuls et vrais patriotes, que les vrais défenseurs de la Nation sont les disciples de Marine.
Mais qu’importe, le Líder Maximo a considéré que la manifestation, dont il avait pris l’initiative tout seul comme un Grand, marquait le retour du Rouge sur la capitale.
Dieu (?) sait que j’aime le Rouge, et que j’en voudrai éternellement à Lamartine pour son discours de février 1848 devant les ouvriers parisiens brandissant le drapeau rouge. Mais il s’agissait bien alors d’ouvriers, ceux là même que la bourgeoisie républicaine fera massacrer en masse lors du beau mois de Juin. Dieu sait que j’aime le rouge, mais ça me fait mal au cœur de le voir proclamer ainsi par un ancien ministre d’un très rose gouvernement, toujours admirateur de François Mitterrand ! Comme disait le vieux Karl, quand l’Histoire se répète, la tragédie se répète alors en farce...
Désolé pour les copains et les amis qui vont me traiter de traitre ou me taxer de cécité ("Ne vois tu pas que JLM parle juste, et dit haut et fort ce que personne ne peut dire mieux que lui !"), mais il me semble que le verbiage révolutionnaire (qui fait toujours plaisir à entendre chez les convaincus, j’en suis), que la posture révolutionnaire, sont complètement plaquées sur une société prête à l’implosion certes, voire à l’explosion, mais pour l’heure sans la moindre perspective vraiment révolutionnaire, c’est à dire sans la moindre perspective de renversement (je ne dis pas dépassement) du système capitaliste : chacun y réclame sa part de gâteau, et s’enflamme quand il en est frustré, mais c’est toujours dans le cadre de ce système jugé (à tort) indépassable que s’inscrit la révolte, fût-elle enrobée de rouge...
Et soyons sûrs que le jour où cette révolte se conscientisera en révolution, les tenants de l’Ordre ne se contenteront pas d’ironiser comme ils l’ont fait ce matin sur le cortège du Front de Gauche... Les Versaillais ont de la descendance, fût-elle masquée de rose. »

J.-L. Mélenchon devait suivre mon blog puisque vite fait il a rangé le rouge et le rouge et vert dans ses armoires, pour passer au tricolore. Et, avec le sens des nuances que l’on lui connaît, il a complètement fait disparaître le rouge et consacré ainsi l’abandon d’une position de classe. A quoi bon ? L’électorat communiste ou ce qu’il en restait avait été phagocyté par ce bon mitterrandien, et il n’avait plus besoin désormais de l’appareil du PCF qui lui avait fourni l’apport nécessaire en signatures d’élu, un bon contingent de colleurs d’affiches et distributeurs de tracts, et quelque argent. Le Líder maximo pouvait désormais voler de ses propres ailes, et il allait sans doute dans le sens de l’Histoire, car elles étaient tricolores. Désormais, ce mouvement que son leader proclamait être « L’Ère du Peuple » ne pouvait que ranger ses adhérents et ses électeurs sous la drapeau national.

La symbolique du tricolore, galvaudée lors de la Coupe du Monde, n’en a pas moins un enracinement profond, que l’on baptisera patriotisme ou nationalisme selon qui porte le drapeau.
L’épisode actuel des Gilets Jaunes en témoigne à l’évidence.

Si le jaune symbolise pour les Bouddhistes la parfaite séparation d’avec le matérialisme, si le jaune symbolisait aux temps de nos lointaines monarchies la richesse et le pouvoir, si le jaune symbolise en Catalogne le soutien aux prisonniers politiques indépendantistes [3], le jaune a porté chez nous des symboliques bien différentes : du Moyen Âge à l’État pétainiste, le jaune stigmatisant les Juifs [4], puis le jaune de la tromperie et de l’adultère, et donc le jaune des traîtres briseurs de grèves [5]

Sans doute nos Gilets jaunes n’arborent la couleur que par sa symbolique directe, celle du signal de danger pour des automobilistes exaspérés.
Mais quand des drapeaux apparaissent, ce sont des drapeaux français, souvent accompagnés d’une Marseillaise que bien des cérémonies commémoratives et surtout la Coupe du Monde ont remise en vogue, une Marseillaise saluée à l’américaine la main droite sur le cœur, comme dans les séries. Preuve s’il en était que ces manifestants qui disent, non pas représenter le peuple, mais être le Peuple, n’entendent pas laisser la Marseillaise et le tricolore aux puissants, aux Grands, aux Gros… L’avenir nous dira quel sens prendra cet enracinement national.

Notes

[1Je pense en particulier au meetin inaugural du 18 mars 2012, à la Bastille, en ce jour anniversaire de la proclamation de la Commune de Paris

[2Il s’agit de la Marche sur Bercy le 1er décembre 2013, initiée par J.-L. Mélenchon pour réclamer une révolution fiscale

[3Le pouvoir a du coup interdit de jaune les immeubles et fontaines !

[4de la rouelle médiévale jaune imposée aux habitants des ghettos, à la sinistre étoile jaune imposée par l’État pétainiste

[5À l’aube du XXe siècles, on a vu apparaître en France un syndicalisme ouvrier lié au patronat et à la réaction qui endossait fièrement le nom de Syndicat jaune

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