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Rapa nui

mardi 5 mars 2019, par René Merle

Un regard sur le passé, et surtout sur le présent de Rapa Nui

J’a vu hier sur France.tv le documentaire Enquête sur l’île des Moaïs. Et le hasard faisant bien les choses, j’apprends ce matin par le Blog Éditions de la Brochure la mise en place à Toulouse d’une grande exposition sur l’île de Pâques.
Ce qui, au-delà de cet intérêt principal pour l’archéologie, a ranimé en moi bien des souvenirs. Je redonne donc ci-dessous les quelques lignes que j’avais consacrées à Rapa Nui dans mon blog précédent, et j’y reviendrai.

Depuis que, pour les besoins de la NASA, les Etats-Unis ont balafré la minuscule île volcanique de Rapa Nui (162 km2) d’une énorme piste d’atterrissage, il est devenu banal de pouvoir faire un saut à l’île de Pâques. Au point que beaucoup de visiteurs n’en mesurent pas vraiment l’isolement géographique : les côtes chiliennes sont à 3700 kms, Tahiti à 4000 kms… Rapa Nui, Te Pito o te Henua … Le Nombril du Monde…
Je n’apprendrai rien aux lecteurs en évoquant ce que fut le destin de l’île, découverte et colonisée, entre le cinquième et le neuvième siècle de notre ère, par de hardis navigateurs polynésiens (dont la langue s’est perpétuée) : terre isolée, bientôt ravagée par la déforestation, la raréfaction des vivres et des matières premières de l’existence, et, partant, par l’exaspération des luttes de clans ; pour beaucoup d’écologistes, l’île est devenue ainsi métaphore de la catastrophe à laquelle ne peut que nous conduire l’exploitation sans respect des ressources naturelles…
« Découverte » aux XVIII° siècle un jour de Pâques, et plus que maltraitée par les navigateurs européens et américains, quasiment vidée de sa population par les raids esclavagistes péruviens, les épidémies, et la fuite salvatrice vers Tahitit à la fin du XIXe siècle, l’île, concédée à des éleveurs affairistes européens, passe ensuite sous domination chilienne qui en font un lieu de déportation politique : les quelques Pascuans qui demeurent sont parqués dans le village de Hanga Roa, ils ne sont pas citoyens chiliens et ne jouissent d’aucun droit constitutionnel… Ce destin tragique a longtemps laissé indifférent trop de Belles Âmes, et il contraste avec l’intérêt ininterrompu, souvent teinté d’un ésotérisme douteux, à l’égard des témoignages de la culture Rapa Nui, désormais classée patrimoine de l’humanité, et très efficacement étudiés (cf. notamment les travaux de Lorena Bettocchi sur les rongo rongo).
Mais peut-être sont moins connus les bouleversements qu’a connus l’île depuis un demi-siècle : la fin de l’isolement géographique s’est accompagnée de l’accès des îliens à la citoyenneté chilienne, à la fin de l’enclavement dans leur village, mais corollairement à l’arrivée de continentaux, fonctionnaires, militaires, policiers, techniciens,… et amateurs de dépaysement, qui tous ensemble représentent sans doute plus de la moitié des quelque 5.000 habitants. Corollairement également, la montée des mariages « mixtes », le départ provisoire (étudiants) ou définitif vers le continent de beaucoup d’îliens. Cette liberté nouvelle s’accompagnait naturellement d’une liberté de consommer : l’accession à la société de consommation ne pouvait que signifier l’abandon des modes de vie traditionnels et le passage à une économie sous perfusion, entièrement dépendante du continent. Dans ces conditions, la langue rapa nui, qui était jusqu’alors la langue naturelle et quotidienne de la plupart des îliens, a très rapidement cédé la première place à l’espagnol de l’administration, de l’enseignement… et de la télé !
Ainsi, en nouvelle métaphore, le destin suspendu de l’île est devenu emblématique pour toutes les communautés ethniques et linguistiques confrontées à l’uniformatisation étatique, aux changements de modes de consommation, aux bouleversements démographiques.
Les sites abondent en la matière sur le Net.

Et voici que depuis le début de ce mois de décembre 2010, l’île connaît une situation extrêmement tendue : les forces armées chiliennes ont délogé sans ménagement des manifestants qui occupaient des bâtiments administratifs et touristiques, installés sur des terres relevant de la propriété collective des îliens. Vous pouvez voir sur Internet de nombreuses photos relatives à cette répression violente.
L’enjeu, fondamental dans la perspective d’une autogestion démocratique de l’île par ses habitants, est donc celui de la maîtrise du sol. Propriété collective avant la colonisation, propriété ensuite transférée autoritairement à l’État chilien, le sol de l’île a été reconnu comme propriété commune juste avant la terrible parenthèse du régime Pinochet, puis à nouveau avec le retour à la démocratie. Mais cette reconnaissance encore formelle ne laisse pas de poser question : la propriété foncière doit-elle être gérée par les représentants traditionnels, ou par les représentants élus, ou doit-elle être transférée dans le partage à chaque résident. Ce qui posait par contrecoup le problème de la maîtrise de l’émigration et la priorité donnée aux îliens « de souche ». Le développement du tourisme de masse a dans un premier temps fait pencher beaucoup d’îliens vers la seconde solution, permettant à chacun de disposer d’un lopin, et d’y aménager de quoi accueillir le touriste. Mais il a fallu vite déchanter quand il est devenu patent que ce boom du tourisme profitait avant tout aux investisseurs capitalistes extérieurs…
C’est donc cette aspiration à l’autogestion démocratique que revendiquaient les manifestants, en espagnol et en rapa nui, sous le drapeau pascuan blanc frappé du traditionnel « rei miro ».
Ajoutons à cela la fascination exercée par la Polynésie française, son statut d’autonomie relative, et la présence d’une population d’origine pascuane aussi importante, sinon plus, que celle de l’île. Ce que les autorités chiliennes ne regardent évidemment pas d’un bon œil…
Qu’on n’imagine plus en l’occurrence un isolement de l’île. Le développement des moyens de communication moderne, la maîtrise de l’Internet, les contacts avec la vaste diaspora pascuane, les échanges avec tout le triangle polynésien, font qu’aujourd’hui, à la différence des mouvements qui ont secoué l’île jadis, ces événements ne passent plus inaperçus. Quand je suis arrivé à Rapa Nui, un de mes premiers contacts, non préparé, fut celui d’une jeune femme qui avait fait ses études au lycée de Toulon (où j’ai enseigné), et l’immeuble dans lequel j’habite a eu longtemps comme gardien tahitien dont les cousins vivent à Rapa Nui…

Note mars 2019 : Je reviendrai sur tout cela en l’actualisant si faire se peut.

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