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Moretti - Santiago Italia

jeudi 7 mars 2019, par René Merle

La décennie 1973 et l’impuissance stratégique des Partis communistes

Eh bien non, vous ne trouverez pas ici mon point de vue sur le film. Je ne l’ai pas encore vu et je ne sais pas si je le regarderai, en définitive.
Je suis pourtant, et depuis toujours, un fan de Moretti, et je pense qu’il a eu mille fois raison de remuer la braise jamais éteinte avec ce documentaire, en particulier à l’intention de ceux qui n’avaient pas l’âge de raison en 1973 ou qui n’étaient pas encore nés.

Pour autant, je ne sais si j’aurais le courage de replonger dans l’horreur du coup d’État Pinochet – CIA, sa violence terrifiante et son institutionnalisation de la torture. Pas plus que je n’aurais envie de visionner l’agression dont aurait été victime un ami.
Ce qui ne signifie en rien l’indifférence, bien entendu.
Je revis comme si c’était hier la journée où la radio nous avait appris le bombardement de la Moneda et l’assassinat d’Allende, je revois l’assemblée spontanée du personnel du lycée où j’enseignais, la rage et le désespoir. La première expérience pacifique et démocratique de passage au socialisme, dans un pays développé, était brisée par la force réactionnaire locale la plus sauvage, marionnette des les Etats-Unis.
Mais comment ne pas se souvenir aussi que les forces démocratiques, qui avaient porté l’expérience Allende, dans leur naïveté (?) pacifiste n’avaient pas prévu ce qui allait arriver, avaient fait confiance aux forces armées et personnellement à Pinochet…

Bien des années plus tard, je me promenais Plaza de la Moneda, devant le bâtiment où le crime avait été perpétré. La foule vaquait à ses affaires, et les quelques touristes français qui étaient là avec moi, parfaitement insensibles à ce souvenir, si tant est que souvenir il y avait pour eux, préféraient dans un coin de la place marchander quelque pacotille aux pauvres Péruviens ou Boliviens émigrés, si reconnaissables dans leur indianité.
Et les carabiniers avaient le même sinistre uniforme.
Sauf que Pinochet était parti, et que les vaincus de 1973, les rescapés en tout cas, se retrouvaient dans un pays remodelé par les Chicago boys de l’ultra libéralisme, un pays où la mémoire génante des suppliciés était passée aux pertes et profits de la démocratie retrouvée, une démocratie au petit pied.

En 1967, les troupes soviétiques avaient brutalement brisé l’espérance démocratique de la Tchécoslovaquie d’Alexander Dubcek. Les Soviétiques voyaient dans la Tchécoslovaquie en mutation à la fois un exemple dangereux pour les autres pays du bloc de l’Est et un coin de pénétration d’une propagande occidentale extrêmement efficace. Ce faisant, ils mettaient à bas l’espérance des partis communistes occidentaux d’une évolution pacifique et démocratique vers le socialisme, dégagée de la tutelle soviétique.
Six ans plus tard, le coup d’État chilien, télécommandé par les Etats-Unis, ruinait à nouveau cette espérance d’une évolution pacifique et démocratique vers une société socialiste. Une fois de plus, comme ils l’avaient si souvent fait, les États Unis faisaient comprendre par la terreur qu’il n’était pas question d’une mise en cause du capitalisme dans le camp occidental.

Le Parti communiste italien, et nous rejoignons là Moretti, fut le premier à tirer des leçons stratégiques du drame chilien. Dans un pays où les forces capables de fomenter un coup d’État en cas de poussée communiste étaient puissantes et décidées (Cf. : Andreotti il Divo), soutenues qu’elles étaient par les États-Unis et le Vatican, le PCI crut devoir s’engager dans la voie du compromis historique avec la Démocratie chrétienne, maitresse du pays depuis la fin du fascisme. Le spectre du coup d‘État ne pouvait être évité par le PCI qu’au prix d’une nouvelle respectabilité qui le rendrait fréquentable aux yeux des Etats-Unis et de l’OTAN On connaît la suite. De reculade en reculade, de concessions idéologiques et abandon complet de ce qui était sa substance, le PCI s’est sabordé, pour donner naissance à une formation dite de centre gauche, toute acquise à l’idéologie « libérale », dont les errements ont amené à la situation que l’on sait.

Pendant ce temps, les communistes français poursuivaient leurs efforts pour une victoire électorale sur la base du programme commun PCF-Socialistes-Radicaux. Mais le fin renard Mitterrand, qui avait un besoin impératif des voix communistes pour être élu, avait bien pris soin de signifier aux Etats-Unis que les ministres communistes seraient phagocytés et anesthésiés, et que la rupture avec la politique anti-atlantiste de de Gaulle serait consacrée. Du point de vue étatsunien, il n’était donc point besoin d’un coup d’État. C’est dans ce piège que s’engouffra le PCF et il ne s’en remettra jamais.

Ainsi, par une série de réactions en cascade, l’ombre du coup d’État chilien n’a cessé de planer sur la politique italienne et française dans les années 1970, en stérilisant la puissance des deux premiers partis communistes de l’Europe occidentale.

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