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1925 - Desnos et le sionisme

mardi 12 mars 2019, par René Merle

Un article de Desnos dans sa période surréaliste.

Je reprends ici de mon ancien blog un texte du jeune Robert Desnos [1900] publié dans la Révolution surréaliste (avril 1925) dont il est rédacteur ; il y condamne le sionisme au nom d’un philosémitisme ambigu, mais clairement exprimé. On ne peut vraiment comprendre cet article si l’on ne prend pas la mesure du venin antisémite diffusé dans la société française par une presse de droite et d’extrême droite qui n’a pas digéré sa défaite dans l’affaire Dreyfus.

« Pamphlet contre Jérusalem .
1
Les Juifs nous ont toujours donné le spectacle de l’autoflagellation. Ce sont eux qui racontent les histoires les plus méchantes sur Israël. Ce sont eux qui ridiculisent, qui s’accusent, qui se condamnent. Drumont petit vieillard, vous n’avez pas su y faire [1].
Peut-être alors pourrai-je avec plus de liberté qu’eux exprimer mon admiration pour le caractère sacré de leur mission et dénoncer, dans un écrit qui n’est pas antisémite, toute l’horreur que j’éprouve pour un nationalisme naissant, toute l’espérance que je mets en eux pour faire échec à une certaine désertion de l’esprit.
2
Si l’Amérique avait été découverte (au sens où les descendants de Colomb l’entendent) par l’ouest, c’est-à-dire du côté du Pacifique, par des navigateurs orientaux, au lieu de l’être par des occidentaux du côté de l’Atlantique, sans doute n’aurions-nous pas à signaler le péril couru par l’esprit du fait que l’Asie, citadelle de tous les espoirs, est attaquée à l’ouest et à l’est. Le continent américain aurait alors été une forteresse avancée, infranchissable pour les hommes à cervelles étroites du vieux monde (comme ils disent, parlant de ce nid de guêpes, verrue de l’Asie, l’Europe).
A l’heure actuelle, la question de prendre parti dans la grande querelle de l’esprit et de la matière ne permet plus l’indifférence. Des contreforts du Thibet aux vallées grasses des fleuves colorés, aux plaines à éléphants, aux marais d’alligators, de l’Himalaya à Coromandel [2], de l’Amou Daria à Sakkaline, des âmes profondes sentent venir comme un océan la tempête, l’épidémie occidentale. Qu’on ne s’y trompe pas. Le Japon se contamine, s’européanise. La Russie balancée entre ses deux fragments antagonistes n’a pas affirmé sa volonté dans un sens spirituel. Partout ailleurs tout fait échec au danger, mais pour combien de temps ? Sans fracas la bataille de l’Afrique se livre ardemment. Qu’aucune défection ne se produise parmi les défenseurs du nœud de l’univers pour lesquelles il importe de prendre parti au nom de l’infini et de l’éternité !
Parmi les races d’Orient la race juive semble avoir reçu mission spéciale. Déléguée chez les ennemis, ne sont-ils pas, consciemment ou non, les serviteurs de l’esprit primitif. Race étrange. C’est un de ses individus que la chrétienté adore, crucifié par ses compatriotes.
Les mystiques peuvent sur ce terrain poétique spéculer sur les étranges circonstances de la Passion, il n’en reste pas moins que, sans lyrisme pourtant légitime, les Juifs se sont introduits en Occident à la suite de Jésus. Une nouvelle fois la mer Rouge s’est entr’ouverte pour une conquête magnifique, mais les persécuteurs ont-ils notion de la noyade à laquelle ils sont prédestinés. Sur l’océan, le berceau de Moïse rencontre un puissant paquebot et l’air est plein de tempêtes surnaturelles en instance d’éclater.
Quel est donc leur rôle à ces batteurs d’estrade du futur Tamerlan, quel vent les pousse, ces nouveaux Spartiates, à la suite du Léonidas crucifié et passés de la défensive à l’attaque ?
3
Qu’ils subissent en apparence l’influence du pays où ils vivent, l’atmosphère se transforme là où passent les Juifs. On ne les voit sans doute pas à la tête des révoltes, proclamant les vérités nécessaires à la naissance des Révolutions, mais, dans la foule, regardez ces nez busqués, ces cheveux ondulés, ces regards de velours [3]. Issus des ghettos et des paisibles boutiques, ceux qu’on put croire acharnés à la seule poursuite de l’argent se révèlent les piliers anonymes de l’insurrection. Ils ouvraient les portes des franc-maçonneries du XVIIIe siècle aux esprits inquiets, ils sortirent au premier boulanger pendu en place de Grève [4], stimulant l’ardeur populaire et laissant sur leurs comptoirs luisants d’usure les trébuchets à peser l’or. Saint-Merry les vit derrière la fameuse barricade [5] ; les plaines blanches de Sibérie, les isbas de Russie les abritèrent eux et leurs bombes [6] ; le siècle dernier vit la destinée s’emparer d’eux et rappeler aux Français qu’ils devaient se reconnaître et se compter derrière les deux bannières ennemies du Territoire et de la Liberté [7].
D’autres, chargés de besogne moins évidente, laissent à leurs frères l’ingrate besogne d’agent provocateur de l’esprit. Et ce sont des banquiers et ce sont des ministres exagérant encore l’infamie de la classe ennemie qui les accueille. L’or entre leurs mains semble doué d’une vie de reptile, les Bourses oscillent sur leurs fondations néo-classiques, les cours de Rio Tinto et des mines de pétrole deviennent de sûrs instruments de démoralisation.
Emigrants falots insensibles aux coups du sort, oiseaux de passage des ports humides, usuriers en lévites noires de Fès et de Nijni-Novgorod, Monsieur le baron de Rothschild, Monsieur Dreyfus (d’autres disent capitaine) [8], marchand de vodka et de poisson fumé de la rue des Rosiers [9], par des moyens différents, à votre insu peut-être, vous poursuivez le même but, vous participez à la même cause.
Enfants perdus ! enfants maudits ! l’Arabe crache à votre passage et vous êtes le rempart de la Mecque, le bouddhiste vous méprise et vous défendez le Gange, Lhassa vous est interdite et vous êtes parmi les serviteurs des Lamas, idées blanches dans un ciel blanc.
Fable cependant que ces haines politiques et utiles au bon accomplissement de la tâche qui vous est assignée. Qu’il vous déteste ou qu’il vous défende, l’Occident est en proie aux pensées élevées que votre sillage entraîne ; vous êtes un élément de désordre chez l’ennemi de l’Orient ; les passions contre lesquelles plusieurs millénaires de civilisation méditerranéenne se sont élevés renaissent plus profondes et capables de pousser les humains aux déterminations extrêmes. Vous êtes les plus méprisés et les sacrifiés parmi les soldats de l’Asie, les bataillonnaires isolés à la merci des pogroms et des lâches vengeances et cependant vous n’avez jamais faibli, jamais votre activité ne s’est ralentie.
Et cependant, voici que, né de la Société des Nations, un mouvement sentimental pousse vers la reconstruction de Sion et la fondation d’un Etat juif aussi ridicule et artificiel que la Pologne. Alors tous ces impurs, tous ces cerveaux mêlés qui affaiblissent l’Europe au profit de l’Asie retourneront au pays sacré, portant avec eux la pire des maladies de l’esprit, le scepticisme contracté durant cette expédition de deux mille ans en pays ennemis. Le trouble qu’ils portent là où ils vont ils le porteront à la vallée étroite du Jourdain, aux rives tragiques de la mer Morte. Cette force se retournera contre ce qu’elle a mission de défendre en devenant le poste avancé des nations de l’ouest et autrement dangereux que les colonies anglaises et françaises. Les Rothschild en subventionnant l’expédition sioniste, vont à l’encontre du génie de la race.
Je sais bien qu’ils sont rares ceux qui désertent et partent retrouver le fameux mur des lamentations où des littérateurs imbéciles ont cru vois en quelques vieillards l’esprit d’Israël retournant à son berceau. L’échec d’une pareille tentative ne fait heureusement aucun doute. Le Monaco Monte-Carlo du Levant n’a pas encore ouvert son casino et, si les réactionnaires n’ont pas encore poussé à la roue du vieux char biblique, rien n’indique dans leur attitude un déplaisir ou une inquiétude. Tout au contraire, il faut voir en ce quasi silence une marque de joie. Ces bons politiciens se frottent les mains ! leur territoire sera peut-être évacué [10].
Mais un courant s’est créé. Il ne faut pas qu’ils (sic) prennent d’importance. Il faut que les Israëlites graphie de l’auteur restent en exil tant que la cause occidentale ne sera pas perdue, tant que ne sera pas écrasé cet esprit latin, grec, anglo-saxon, allemand, qui est la plus terrible menace contre l’esprit.
De Paris à Rome, de Londres à New York, d’Oxford à Hambourg, le malaise devient chaque jour plus grave. La vieille sadique de Genève prétend séquestrer l’âme [la Société Des Nations, dont le siège était à Genève]. Les dernières libertés sont menacées. Droit à l’opium [11], droit à l’alcool, droit à l’amour, droit à l’avortement, droit de l’individu à disposer de lui-même, voilà ce que les sinistres bonzes de la Société des Nations sont en train de ruiner (1).
Et c’est au moment où le monde a besoin des trente deniers sacrés, conservés par vous, que vous prétendez fuir ! L’idée seule d’une retraite possible doit vous révolter contre les faibles et les lâches parmi vous. Le jour approche, votre jour. Cette fois, c’est une question de vie ou de mort, pour tout ce qui vaut d’être vécu et défendu.
Les trente deniers de Judas n’ont pas été donnés en vain. Vous les avez conservés pour racheter les rares qui valent la peine d’être sauvé. Ne les gaspillez pas à défricher des terrains sentimentaux.
C’est un trésor que tout l’or du monde ne pourrait servir à vous racheter.
Robert DESNOS.
(1) À signaler aussi cette femme de lettre à ne pas fréquenter qui, déléguée à cet aréopage, a pour mission de combattre la littérature obscène. » [12].

Vingt ans plus tard, le journaliste et poète Desnos, résistant membre du réseau Agir, attaqué par Céline, dénoncé par un plumitif collaborationniste qui lui reprochait sa plume non servile, déporté au camp de concentration de Theresienstadt, est moribond lorsque l’Armée Rouge libère le camp ; il meurt peu après le 8 juin 1945.

Notes

[1Le tristement célèbre Édouard Drumont (1844), créateur de la ligue antisémitique de France était mort en 1917

[2Haut lieu du tourisme néo-zélandais

[3Desnos reprend ici, mais sans intention blessante, la présentation ordinaire alors des Juifs, dont les caricatures des publications de droite et d’extrême droite firent un usage odieux. Et Desnos en sut quelque chose : traité sous l’occupation de « gaulliste, communiste, philoyoutre » - (« youtre » insulte raciste antisémite) par les plumitifs de la collaboration, il fut aussi dénoncé comme Juif par des salauds jouant sur son physique (voir sa photo ci-dessus)

[4Place de Grève, Paris – le 21 octobre 1789, en pleine crise des subsistances, le boulanger Denis François, accusé d’être accapareur, était pendu et décapité par le peuple, lors d’une émeute spontanée

[5Insurrection de 1832

[6Nihilistes révolutionnaires

[7L’affaire Dreyfus

[8Desnos semble reprocher à Alfred Dreyfus, fils d’un industriel, officier dans cette armée que les surréalistes détestent, de ne pas avoir été à la hauteur de sa légende après sa libération, et en définitive d’avoir eu une position de classe qui le mit à distance d’une partie de ses soutiens

[9la Rue des Rosiers, dans l’actuel 4ème arrondissement de Paris, était nommée « rue des Juifs » depuis le XVe siècle. Entre 1880 et 1914, le quartier avait accueilli des milliers de familles juives fuyant les persécutions de Russie, Autriche-Hongrie, Roumanie

[10« Bon débarras » écrivaient à l’envi les journaux de droite et d’extrême droite, qui voyaient dans le sionisme le moyen de « purger » le pays de ses Juifs

[11Desnos en usait

[12l’universitaire étatsunienne Grace Abbott (1878), déléguée américaine à la Société des Nations, avait initié en 1923 l’action de la SDN contre la pornographie et la traite des prostituées

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