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Michel Clouscard et « le héros de la praxis »

samedi 24 novembre 2018, par René Merle

Enfin, l’homo erectus est arrivé…

Le philosophe Michel Clouscard (1926-2009) a précocement soutenu sur notre société, ses idéologues et ses maîtres des points de vue qui commencent aujourd’hui à être heureusement très répandus. Clouscard n’est pas toujours facile à lire, mais il a de ces fulgurances !

L’apparition de l’homo erectus [1]

« Enfin, l’homo erectus est arrivé. Quel dithyrambe pourrait rendre hommage au plus vaillant soldat du genre humain, à l’athlète complet de la nature, à la plus belle créature de l’univers, au héros de la praxis ? C’est l’homme qui a transformé une espèce animale en genre humain, l’Adam de l’évolutionnisme, créature créatrice, jalousée des dieux !
Et voilà l’homo erectus, la fondation de la dynastie humaine (le père d’Adam) et de la phénoménologie, celui par qui l’humain enfin commence.
Tenez-vous bien : ces travaux d’Hercule et de Prométhée associés ont été accomplis par un prématuré ! Le genre humain est une espèce bien particulière : c’est le plus démuni qui peut le plus et qui peut même accomplir le geste de la création, le procès de production, comme le divin. C’est une espèce qui sait et qui peut : donnez-moi un levier et je soulèverai le monde ! Ce levier, je l’engendrerai moi-même. La main. Et j’en ferai le genre humain. Avec la main, je soulèverai même mon corps, ce levier de l’univers. Et mon corps dressé sera la première praxis.
L’acte de créer doit d’abord se créer. Le genre humain apparaît alors comme un geste d’inspiration divine puisque créatrice de ce qui fera les créatures. Il est une scène de la création qui est exemplaire de ce qui doit se créer. Le plus significatif de l’affaire est que ce héros de la praxis est resté le soldat inconnu de l’espèce. L’homo erectus reste caché, sans aucune mythologisation. Il y a bien la fête du travail mais c’est l’anonymat pour celui qui est pourtant à l’origine, non seulement du travail mais du faire, de l’acte de faire, de la création du faire.
On lui a préféré l’homo faber et l’homo sapiens pour caractériser la praxis, la création de l’outil. Mais, lui, a offert son corps comme moyen de la praxis. Il s’est créé comme instrument de travail, comme fonctionnalité en totale rupture avec le corps-relais. De l’homme de l’être, il se fait homme de la praxis. D’une patte, il fait une main, de cette main, l’outil du corps, et de celui-ci, le corps-outil. Il est à l’origine de la création sans péché et sans animisme, ces deux origines de la vie…idéologique. Il est notre salut possible, celui de la création rendue à l’homme après le long parcours de la laïcisation. Première mission, premier salut, premier travail : faire son corps.
L’homo erectus doit donc, en un seul geste, de quadrupède, devenir bipède. Il doit tout d’abord se dresser sur les pattes de derrière. D’autres savent le faire. Mais lui, reste debout. Ce n’est pas tout d’accéder à la verticalité, il faut y rester. Déjà les singes supérieurs abandonnent (pourquoi faire, debout ?). La première conquête, c’est l’équilibre. Être équilibré : l’homo erectus réalise, du premier chef, tout un programme de vie.
Être équilibré, c’est rester à la verticale, pour alors, autre mouvement, se déplacer. Quel travail de synchronisation, déjà : se redresser, rester à la verticale, se déplacer. D’un pas, l’homo erectus passe du règne animal au règne de l’humain. Quelle performance ! La jubilation du petit enfant, lorsqu’il arrive à marcher, après un long apprentissage, n’est-elle pas l’écho de celle de l’homo erectus, lorsqu’il se crée lui-même, autre création originelle, inauguration de l’existence humaine ? Un animal qui se tient debout et qui marche, quel renouveau zoologique ! »

Notes

[1Michel Clouscard, Les chemins de la praxis, fondements ontologiques du marxisme, Éditions Delga, 2015.

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