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Du polythéisme au christianisme

vendredi 15 mars 2019, par René Merle

Des Dieux de la Cité au Dieu du Monarque absolu

Pour les Grecs et les Romains, (comme pour les Celtes et les Germains), le rapport avec les dieux, dieux de la Cité, ou dieux des « tribus » était en fait, en lointain héritage des temps néolithiques, le rapport du vivant avec les puissances naturelles, bienfaisantes ou malfaisantes, tout autant que le rapport des vivants avec les morts.

Il est tout à fait fascinant de réfléchir sur la façon dont cette religiosité, directement liée aux formes de la vie sociale, et à la solidarité du groupe, a été submergée et en définitive vaincue par une religions qui lui était radicalement étrangère : l’idée d’un Dieu unique, scrutateur et juge de nos actes, en vertu de la Vérité qu’il avait décrétée et inscrite dans le Livre… Les tenants de la religion d’Israël étaient déjà, et depuis longtemps, inscrits dans ce monothéisme, mais leur prosélytisme mesuré n’avait pas vraiment porté cette religion au-delà de la solidarité ethnique de la diaspora [1]. Il en alla bien autrement avec le christianisme, né comme on le sait du judaïsme mais ouvert à l’humanité entière.

Comment donc en Europe est-on passé d’une société où le monde sans Dieux était proprement inconcevable à une société où le monde sans Dieu était tout aussi inconcevable ?
Pour nous en tenir au seul christianisme, je n’évoquerai ici que son cheminement dans l’Empire d’Occident et dans les terres « barbares » qui s’étendaient au-delà.
On connaît l’analyse qui fait du christianisme, avant son officialisation impériale, la religion salvatrice des opprimés, des esclaves et des femmes, auxquels les dieux de la Cité ne portaient guère secours. Religion persécutée, et grandement minoritaire, qui bientôt, dans un renversement que d’aucuns appelleraient dialectique, devient le vecteur majeur du pouvoir impérial unificateur. Ainsi la Foi du Christ s’impose dans les longs soubresauts de l’Empire d’Occident, et ce malgré la résistance coriace des couches populaires rurales, (majoritairement attachées aux vieilles croyances). On peut suivre aussi, dans la lente agonie de l’Empire, comment les vagues barbares déferlantes sont une à une intégrées dans l’officielle religion (hérésies à la clé), jusqu’à l’implosion de l’Empire au Cinquième siècle. Les historiens ne cessent de creuser ce terrain en grande partie encore à défricher.

Encore plus fascinante est la période qui s’ensuit, du Ve au VIII siècles, et parfois au-delà, où, à partir de la conversion des souverains, le christianisme est non seulement généralisé et imposé par voie « descendante » dans les royaumes « barbares » nés de l’éclatement de l’Empire [2], mais s’est aussi lentement répandu par les missions monastiques dans les terres germaniques jamais conquises par Rome, et plus tardivement encore dans les pays scandinaves. Et ce non seulement à partir des terres jadis romaines, mais aussi grandement à partir d’une Irlande qui n’a jamais été romanisée et qui s’est en quelque sorte christianisée « toute seule ». On peut alors suivre comment, dans des péripéties complexes, les chefs germains et scandinaves comprirent quel intérêt politique ils pouvaient trouver à l’imposition unificatrice du christianisme, et comment, malgré les tenaces résistances populaires, ils l’imposèrent…

Sur tout cela, je me permets de vous renvoyer notamment à
Bruno Dumézil, Les Racines chrétiennes de l’Europe. Conversion et liberté dans les royaumes barbares, ve-viiie siècles, Fayard, 2005, et au passionnant ouvrage collectif sous la direction de Bruno Dumézil, Les Barbares, PUF, 2016

Notes

[1Empire khazar de Ciscaucasie, judaïsme berbère

[2À noter que l’extirpation du paganisme et de l’hérésie arienne dans l’Espagne chrétienne wisigothique, au début du septième siècle, s’accompagna aussi de la persécution des Juifs, asservis et sommés de se renier. C’est seulement la conquête arabe du huitième siècle qui permit aux Juifs de retrouver une existence légale.

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