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Yougoslavie, nés d’un viol de guerre

samedi 16 mars 2019, par René Merle

Un retour sur les guerres civiles yougoslaves


"Regardez-nous. Nous sommes les fils des viols ethniques et nous ne voulons plus nous cacher".
Je lis dans LEspresso de cette semaine, l’histoire d’Alen, né d’un viol. Sa mère biologique vit aux États-Unis. Le criminel de guerre qui est son père biologique a été jugé pour de multples exactions. Il s’est repenti au tribunal et depuis mène sa petite vie tranquille. Un jour, Abel s’est présenté devant lui, et a été commotionné par leur ressemblance. Pour tout potage, son « père » l’a sommé de ne plus chercher à le contacter, car il (le bourreau) a dorénavant une vie de famille…

J’ai souvent écrit sur ces drames de la guerre civile yougoslave, et j’y reviens.
Ces dernières années, plusieurs films nous ont rappelé les terribles exactions auxquelles se livrèrent les milices paramilitaires serbes et certaines unités de l’armée, et notamment l’usage systématique du viol comme arme de guerre. Hélas, les exactions sur les populations civiles et sur les prisonniers ont d’ailleurs été générales dans tous les camps de ces terribles guerres fratricides ex-yougoslaves, qui opposèrent Croates, Bosniaques, Kosovars et Serbes (j’en excepte le très bref conflit slovène, réglé sans effusion de sang). Les détailler serait insupportable (jusqu’au trafic d’organes au Kosovo), et pourtant... Ils ont été le fait d’Européens dits civilisés, de joyeux supporters de football, de bons consommateurs de la pub mondialisée, de téléspectateurs des mêmes séries américaines et des mêmes films pornos qu’à l’Ouest, de citoyens (?) lambda comme chaque pays européen en fabrique, coiffés, vêtus, chaussés de la même façon, propres sur eux. Bref, des hommes comme ceux que nous côtoyons chaque jour en France. J’ai failli écrire, des hommes comme vous et moi, lecteurs masculins... Des hommes qui d’ailleurs sont dorénavant des citoyens de l’union européenne (Slovènes, et en 2013 Croates), ou qui demandent à l’être (Serbie et Kosovo candidats officialisés). Mais des hommes qui ont allègrement transformé écoles et villages de vacances de ce beau pays touristique en lieux d’emprisonnement, d’humiliations, de sévices et de mort.
À s’en tenir au froid regard historique, froid mais absolument nécessaire, les raisons de ces abominations sont bien connues. (On a froid dans le dos en imaginant ce que serait notre pays livré aux milices communautaires...)

C’est, à la chute du communisme de l’Est, la réanimation des vieilles crispations nationalitaires qui est à l’origine de ce chaos sanglant, que couvrirent en son début nos Belles Âmes entichées (à leur façon) du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, chaos sanglant qu’encouragea l’Allemagne, vieille protectrice des Croates et ennemie des Serbes, chaos dans lequel l’O.T.A.N et les États-Unis choisirent leur camp.

Mais si, moins de cinquante ans après la Seconde Guerre mondiale, qui ensanglanta de façon épouvantable la Yougoslavie, de pareils comportements criminels de masse ont à nouveau impliqué des dizaines de milliers de jeunes adultes des différentes républiques ex-yougoslaves, on ne peut s’en tenir, dans la compréhension de cette catastrophe, à la seule réanimation d’antagonismes historiques par des hommes de partis et des intellectuels complices, manipulateurs de l’Histoire... Il a bien fallu que les hommes s’y prêtent.
Quand, à partir de 1944, Tito sutura les vieilles plaies nationalistes et engagea la Yougoslavie dans un processus de réconciliation et d’osmose positive, je fus de ceux, c’est-à-dire je fus de ces naïfs, qui crurent que le nouveau régime (comme tout régime proclamé socialiste) allait être celui de l’Homme nouveau. D’autant qu’après les péripéties de la rupture, puis de la relative réconciliation avec l’Union Soviétique, la Yougoslavie était saluée par l’extrême gauche non communiste comme l’initiatrice d’une voie originale "non stalinienne" très fréquentable...

"L’homme nouveau" ? Vieille illusion, inséparable de l’adhésion aux thèses du marxisme ordinaire, qui suppose que la construction de la cité parfaite du socialisme ne peut que s’accompagner d’une transformation radicale de la nature humaine, dorénavant guidée par la seule raison et la seule morale. Vieille illusion génératrice de toutes les dictatures...
Comme à chaque phase de destruction des autorités et cadres traditionnels, et ce fut le cas dans l’avalanche de sécessions yougoslaves, les hommes désemparés cèdent à ce qu’il y a de pire, mais de fondamental, dans la nature humaine (particulièrement masculine), l’égoïsme, la cupidité, la rivalité, la brutalité, l’esprit de domination, le sadisme... Cèdent, parce que la matrice originelle n’avait pas été extirpée.

En fait, c’est un autre Homme nouveau, bardé de certitudes chauvines et de mépris de l’autre, qui émerge des ruines de la Yougoslavie pacifique et socialiste. Il avait pourtant été éduqué dans, par, et pour cette Yougoslavie... Et il n’avait pas été éduqué pour se conduire ainsi, à la différence des Allemands de la période hitlérienne, "Peuple de démons"... L’actuelle "Tito nostalgie" qui a gagné bien des ex-Yougoslaves tient à la conviction que seul un État juste et résolu (mais non dictatorial) peut tenir en laisse les pulsions mauvaises qui sont au fondement de la nature de l’homme animal social et politique, et permettre le "vivre ensemble", comme le fit pendant près de cinquante ans le régime titiste (qui n’était certes pas parfait, loin de là, mais ceci est une autre histoire).

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