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La crise algérienne, à l’origine du pouvoir hyper présidentiel français

dimanche 17 mars 2019, par René Merle

Une date que l’on ne commémore pas

Les événements qui secouent actuellement l’Algérie sont sans doute reçus dans l’immédiateté de l’information par les plus jeunes d’entre nous, dont le cœur bat pour les manifestants. Et les propos des commentateurs évoquant l’intrication entre France métropolitaine et « départements d’Algérie » ne peuvent sans doute, si tant est qu’ils n’en ignorent pas, que relever pour ces jeunes gens d’un passé nébuleux, et qui ne les concerne guère [1]
Et pourtant ! La racine institutionnelle de nos maux plonge directement dans le drame algérien des années 1954-1962.
Parlons donc un peu du 13 mai 1958.

La France est affligée de la maladie de la commémoration, mais de la commémoration sélective et sans danger.
Ainsi, à chaque 13 mai, aucun leader des partis dits de gouvernement, de droite et paraît-il de gauche, ne commémorera le putsch militaire d’Alger du 13 mai 1958 qui ouvrit la crise institutionnelle dont naquit la Cinquième République et sa monarchie constitutionnelle. Les ingrats…
1958, l’année du coup de force militaire du 13 mai à Alger... Oui, comme aime à le rappeler Pascal Quignard, 1958, « l’année du coup d’État ». N’en déplaise à ceux qui ne veulent voir qu’aspiration populaire dans la naissance de notre Vème République.

Je me souviens comme si c’était hier du coup d’État du 13 mai 1958, appelé depuis pudiquement « putsch d’Alger ».
À Alger, les compagnons de l’avocat et officier para de réserve Pierre Lagaillarde, appuyées par les généraux Gracieux, Jouhaud, Salan, par l’amiral Auboyneau, et la 10ème division parachutiste du général Massu prenaient le pouvoir. Leur Comité de Salut public exigeait l’abandon des timides projets gouvernementaux de négociation avec le FLN. Enthousiame de la « population européenne », comme on disait alors pour la distinguer des « Indigènes » (et le mot est poli). Les réseaux des fidèles du général de Gaulle soutiennent leur exigence putchiste d’un gouvernement de salut public, avec l’idée bien arrêtée d’en faire profiter le général.
Et je me souviens du sursaut républicain et antifasciste d’une bonne partie de la gauche française. Pour la première fois, l’ombre d’un régime militaire autoritaire planait sur nous, et beaucoup se demandaient comment se préparer à résister.

Fascisme ?
Dans une conférence de presse donnée le 19 mai, de Gaulle déclarait : « Pourquoi voulez-vous qu’à 67 ans je commence une carrière de dictateur ? »
Les paras putschistes débarquant en Corse sous les acclamations, l’imminence d’une opération aéroportée sur Paris était dans tous les esprits. La guerre civile ne serait plus localisée dans les malheureux « départements d’Algérie ». Elle nous guettait. J’étais alors à Reims, et je me souviens de notre mobilisation, quand nos camarades anciens résistants se préparaient à sortir leurs armes cachées depuis 1944…

C’est en recours contre cette menace fasciste que se réalisa l’opération de Gaulle, qui obtint l’aval d’une grande majorité de l’opinion, soulagée et confiante.
Appelé par le Président de la République, de Gaulle constitua le 1er juin un gouvernement provisoire réunissant les Gaullistes évidemment, la Droite, les démocrates chrétiens du MRP, les radicaux… et les socialistes de la S.F.I.O. !!! (sur la caricature d’Effel ci-dessus, on reconnaît, face à Massu (3) et encadrant Marianne, De Gaulle (1 évidemment !), le radical Gaillard (4) et le socialiste Guy Mollet (5), les témoins du marié... 1958, l’année du grand renoncement "républicain". Socialistes et radicaux se précipitant aux genoux du Général, pour offrir un garant démocratique au coup d’État...
Et le Général s’imposant en seul recours à une aventure que ses réseaux avaient manipulée... De Gaulle à Alger le 6 juin, et son « Je vous ai compris » lancé du balcon du Gouvernement général... Les Pieds Noirs croyant à la salvation...
Il ne restait plus au général, dans la foulée, qu’à préparer, puis faire adopter massivement le régime présidentiel, ou plutôt de monarchie populaire qui est toujours le nôtre.

Quand, suite à la formation du gouvernement, le Général demande l’aval populaire à la nouvelle Constitution, s’engouffrent dans le OUI la SFIO des socialistes, le parti radical, le MRP (chrétiens démocrates), les "Indépendants" de la droite dure...
Appellent à voter NON le PCF, les dissidents socialistes du PSA, les radicaux de gauche de Mendes-France, les groupusculaires UFD, UGS, UDSR (Mitterrand)...

1958, l’année de la grande solitude... C’était mon premier vote national. Dans ma naïveté, les grands mots pour moi avaient un sens, "démocratie", "peuple de France",
Le 28 septembre 1958 vit le peuple français participer à 80 %, et voter à 82,60 % en faveur du projet de Constitution de la Ve République.

En réalisant, ce 28 septembre au soir, que dans ce vote massif, le peuple avait choisi le OUI, et que l’on se retrouvait à 17,40% avec notre NON, j’ai compris que le peuple ne serait jamais du côté de notre radicalisme politique, et même du côté de la politique. Que, jeté dans les bras d’un Chef et bercé de raisonnable réformisme, il se retrouverait toujours (comme plusieurs fois dans l’histoire) dans ce rassurant compromis d’abandon, de patriotisme (nationalisme ?), d’autoritarisme, de modérantisme, de réalisme, de compromissions, de duplicité (les Français d’Algérie en sauront quelque chose)... Avec en prime, le sourire de constatation : "Vous le voyez bien, que ce n’était pas le fascisme"...

Non, de fait ce n’était pas le fascisme qui allait advenir. Seulement un pouvoir nouveau balayant « le système », un pouvoir taillé à la stature du Grand Homme (aux applaudissements des puissants et des décideurs économiques que ce pouvoir allait plus que jamais servir), un pouvoir que d’aucuns qui le dénonçaient, comme Mitterrand, endosseront ^lus tard sans états d’âme, mais ce sera alors un pouvoir personnel taillé trop grand pour eux. Nous en vivons aujourd’hui la queue de comète mortifère, avec notre jeune Président qui se prend pour Bonaparte.

Ce 28 septembre j’ai compris que j’étais embarqué à tout jamais dans un destin minoritaire, embarqué dans le camp de ceux qui ne sont pas comme les autres, ceux qui ne sont pas dans la norme, ceux qui croient bon faire des vagues quand il faut accepter... Traitres au groupe à jamais ? Ou alors, rejoignant le groupe, mais perdant son âme ?
Sauf à faire changer le groupe (vaste programme, aurait dit le Général)...

Notes

[1J’en excepte les petits enfants de Pieds noirs, les petits enfants de Harkis, et, si tant est que leurs parents leur en ont parlé, ce qui n’est pas fréquent tant le souvenir est muré, les petits enfants des millions d’appelés qui ont participé à la guerre d’Algérie, pardon, les « événements d’Algérie comme on les appelait pudiquement alors. Faut-il y ajouter les quelques millions d’immigrés algériens, alors encore citoyens français, et d’enfants d’immigrés qui ont fui l’Algérie après l’indépendance ?

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