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1892 – La thèse philosophique (en latin) de Jean Jaurès

mardi 19 mars 2019, par René Merle

Un article de la Revue socialiste

Le professeur de philosophie Jean Jaurès [1859] soutient en 1892 à la Sorbonne sa thèse latine De primis socialismi germanici lineamentis et sa thèse principale, De la réalité du monde sensible. La Revue Socialiste, n°90, juin 1892, publie aussitôt la traduction de la thèse latine, par son secrétaire de rédaction, Adrien Veber.
L’évolution de Jaurès vers le socialisme y est ainsi présentée :

"Les origines du socialisme allemand
Telle est non pas la traduction juxtalinéaire, mais le sens du titre de la thèse latine que M. Jean Jaurès, ancien élève de l’École normale supérieure, professeur de philosophie à la faculté de Toulouse, a eu le courage de présenter et de soutenir avec éloquence devant le jury de la Sorbonne [1] aient momentanément privé le Parlement de cet homme remarquable [2], nous avons maintes fois eu l’occasion de signaler l’avancement progressif de ses idées. Élu en 1885 avec un programme assez modéré [3], M. Jaurès a constamment évolué depuis, d’abord à la Chambre où il a toujours voté les lois ouvrières dans le même sens que les socialistes, et où, au lieu de mettre, comme tant d’autres, une sourdine à ses opinions, il s’est au contraire consciencieusement appliqué à trouver pour se déterminer des raisons désintéressées et d’ordre purement social.

Revenu, en 1889, à ses études et à ses élèves, M. Jaurès n’abandonna pas la politique. Et s’il manque à ses articles de journaux [4], dont nous citons parfois des passages, l’expansion que pourrait seule lui donner la publicité d’un journal de Paris, leur valeur socialiste n’en est pas moins précieuse à noter, au point de vue de l’influence qu’ils peuvent exercer en province pour la préparation des esprits aux prochaines élections. L’individualisme y est toujours combattu au nom de la collectivité et pour la véritable liberté, la liberté de tous limitée rationnellement par le devoir social de chacun.

Où trouver la cause finale des affirmations de plus en plus socialistes de
l’homme politique, si ce n’est dans les méditations du philosophe, dont voici le premier fruit, fruit savoureux dont la belle venue nous en fait présager d’autres. Car M. Jaurès philosophe nous doit plus qu’une brochure latine sur les premiers contours du socialisme allemand, sur les germes socialistes semés par Luther, Kant, Fichte et Hegel. Nous attendons du jeune et brillant professeur un grand ouvrage de philosophie socialiste. Nous ne voulons considérer sa thèse latine que comme l’un des premiers boutons de sa floraison socialiste.
Mais trêve d’éloges, la traduction intégrale de la présente thèse dans la Revue Socialiste est un hommage suffisamment éloquent rendu à la vaillance du professeur, au talent de l’écrivain, à la profondeur du philosophe, à la perspicacité du politique, à la mentalité du moraliste.
A.V [5]

En 1893, suite à son engagement en faveur de la lutte des mineurs de Carmaux en 1892, Jaurès est élu député sous l’étiquette de socialiste indépendant, et se consacrera dorénavant plus à l’action politique qu’à un grand ouvrage de philosophie... C’est dire que, si la philosophie sera constamment présente dans ses interventions ultérieures, l’ouvrage souhaité ici ne verra jamais le jour.

Notes

[1On imagine que les dirigeants du prolétarien courant guesdiste n’ont pas vraiment partagé l’enthousiasme de la très œcuménique Revue socialiste devant une thèse en latin sur le socialisme. M. Jaurès n’est pas un inconnu pour nos lecteurs. Dès 1888 et 1889, avant que les mesquines nécessités du scrutin d’arrondissement [[Succédant au scrutin de liste

[2Élu du Tarn en 1885, Jaurès n’a pas été réélu en 1889

[3Jaurès était alors républicain "opportuniste", partisan de Jules Ferry

[4Jaurès a notamment commencé en 1887 sa collaboration à la Dépêche de Toulouse

[5Adrien Veber, 1861, secrétaire de rédaction, instituteur puis avocat. La haute figure du socialisme et fondateur de la revue, Benoît Malon, qui mourra un an plus tard, lui avait passé la main

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