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Thierry Maulnier, Drieu la Rochelle, 1933

mardi 19 mars 2019, par René Merle

la cristallisation de l’idéologie fasciste française dans l’entre-deux-guerres

Thierry Maulnier [1909] fait partie de ces critiques littéraires bien en cour dont ma jeunesse étudiante a été abreuvée. Était bien occulté alors son soutien d’avant-guerre aux dictatures dans lesquelles il voyait un rempart contre le communisme, était bien occulté alors l’épisode de propagandiste de la Révolution nationale et les ennuis de la Libération ! cet homme de la Droite « respectable », c’est-à-dire antisoviétique, adversaire de la décolonisation, ne nous était proposé que comme un académicien spécialiste de Racine et de la poésie du XVIIe siècle…
Le Thierry Maulnier qui signe l’article qui suit est alors un jeune nietzschéen, quelque peu frotté de marxisme, et qui n’a pas encore vraiment basculé du fascisme à la française. L’épisode de l’engagement dans la droite extrême des Ligues suivra de peu.
En 1933, il se retrouve parmi les idéologues réactionnaires de cette Jeune droite qui prétendent dépasser le communisme et le libéralisme capitaliste par la promotion d’une société traditionnaliste, corporatiste, qui rendrait toute son autonomie à l’individu…L’article suivant en témoigne.

L’Action française, 13 juillet 1933
« Le déclin du marxisme
Dans le monde entier, la doctrine marxiste, l’enthousiasme marxiste sont aujourd’hui en déclin : telle est la constatation que vient de faire M. Dieu la Rochelle aux Nouvelles littéraires, et que tout esprit impartial est forcé de faire avec lui. Si l’on en cherchait les raisons, on établirait sans doute que les partis socialistes et les partis communistes des différents pays se sont montrés incapables d’un rôle révolutionnaire actif, et que le véritable esprit révolutionnaire, la confiance en l’usage de la force, la décision raisonnée de faire violence à l’ordre établi, sont passés de la « gauche » à la « droite » politique. Cet important événement social et spirituel, que les vaincus appellent le triomphe du fascisme, Drieu la Rochelle le définit comme une substitution d’influence, comme une victoire de Nietzche sur Marx.
Comme toutes les simplifications, celle-ci est assurément inexacte. Les influences qui composent l’air spirituel d’une époque sont si nombreuses, liées les unes aux autres par des réactions si subtiles, qu’elles sont indiscernables. En ce qui concerne la réaction antimarxiste de notre époque, les éléments solides, j’entends les éléments doctrinaux, lui ont été fournis par d’autres que Nietzche, j’entends, pour ne citer que trois noms, et de chez nous, par Gobineau, grand-père du racisme allemand, par Sorel, par Maurras. Et si l’on venait me dire que Hitler, par exemple, n’a pas lu Gobineau, je renverrais à Drieu, qui dit excellemment que Lénine n’a peut-être pas lu Nietzche, mais qu’une influence ne s’exerce par que directement, et par la lecture, et qu’on la respire autour de soi.

L’influence de Nietzche lui-même n’est pas, pour cela, négligeable : non par ce qu’il a apporté. Nietzche n’est pas un philosophe de la société, l’équilibre des rapports humains l’intéresse assez peu, il ne veut fixer que le sort de quelques individus d’élite, il est tragique, c’est-à-dire antisocial. Mais, contre le déterminisme marxiste et l’idéalisme démocratique, Nietzche a certainement joué dans une grande partie de la jeunesse qui dirige aujourd’hui les destinées de l’Italie, et de l’Allemagne, le rôle d’antidote et d’excitant. Drieu la Rochelle dit ici, fort justement, que « le principe nietzschéen, épars dans l’air entre 1900 et 1920, a préparé les esprits à briser l’horizon déterminé dans lequel les marxistes avaient cru les renfermer » et encore que « Nietzsche, en posant sous la forme de la volonté de puissance l’autonomie de l’homme au milieu de l’univers, et l’autonomie de l’action de l’homme, indique par voie de conséquence que la cellule de l’énergie humaine, du mouvement social, c’est l’individu d’élite, le maître. Il pose ainsi de façon implicite le double élément social sur quoi se fonde le fascisme : le chef et le groupe qui entoure le chef. »
Le principal de l’influence nietzschéenne n’est pourtant pas là, à ce qu’il me semble. Sur tous ces sujets, la pensée de Nietzsche est d’ailleurs désordonnée, contradictoire, entre l’aristocratie de castes et le despotisme de forme césarienne, entre les hiérarchies constituées et la « révolution permanente », il ne sait pas que choisir. Ici, comme en d’autres domaines, Nietzsche agit comme maître d’attitude beaucoup plus que comme maître de pensée. Il n’a pas donné de solutions contre les solutions marxistes. Mais il a pu donner à certaines âmes des tendances, des exigences, une température telles que le marxisme ne pouvait plus les satisfaire et ne les salissait plus.

Il a donc été avant tout un maître d’héroïsme et, dans la mesure où un idéal héroïque est proposé à la jeunesse russe d’aujourd’hui, c’est à des influences non marxistes, et d’abord à celle de Nietzsche, qu’il convient de l’attribuer. On prononce beaucoup le mot d’héroïsme depuis une ou deux années. Ce que M. André Gide a cherché, dans la révolution communiste, c’est un héroïsme – et l’on eût bien étonné Marx, sans doute, en lui disant qu’il était un maître d’héroïsme, - c’est un héroïsme que cherchent les personnages de M. André Malraux ; M. Paul Morand prévoyait, il y a peu de jours, que nous allions entrer dans une époque héroïque, et les doctrinaires du nouveau nationalisme allemand, comme E.Günther-Gründel [1], nous disent que la mission de l’Allemagne est de fixer pour le monde un nouveau type de héros.

C’est là, nous semble-t-il, le seul véritable, le seul authentique caractère nietzschéen de notre temps ; il ne faut pas chercher l’influence du penseur allemand dans le sens de telle doctrine, dans la forme de telles institutions, mais dans une attitude très générale en face du monde, faite de courage, de lucidité désespérée, d’absolu désintéressement et du goût de la catastrophe. On ne promet plus aux peuples la prospérité ou le butin, on ne soulève plus les masses en leur promettant l’égalité matérielle, la richesse pour tous, la société idéale ; on ne montre plus aux nations, comme Bonaparte, les plus riches plaines du monde, on ne leur parle même plus de gloire. L’effort, le sacrifice, la mort éventuellement, sont demandés aux hommes au nom d’une grandeur encore vague, d’une conformité mystérieuse avec le destin, d’une mission ou d’un mythe. Les individus ne cherchent plus à leurs souffrances un allègement, mais seulement un sens valable, une raison d’être. Ou nous nous trompons gravement, ou le signe des générations grandissantes est celui d’une extraordinaire renonciation au bonheur.

Là pourrait être la fécondité de l’influence nietzschéenne, là pourrait être ainsi la source de son péril le plus grave, et pour cette raison très simple qu’en exaltant jusqu’à leurs extrêmes limites les puissances de sacrifice et de dévouement dans l’homme, sans lui mettre à sa porté, en échange, des raisons suffisamment hautes de dévouement et de sacrifice, on en fait la proie facile de tous les faux mythes que des maîtres tantôt parfaitement conscients de leur jeu, tantôt aussi exaltés que leurs troupes, voudront leur proposer.
Le désintéressement individuel peut entraîner la renonciation à se faire valoir en tant qu’être humain autonome, préparer le triomphe des formes sociales les plus abstraites et les plus despotiques, et les servitudes les plus dégradantes. La renonciation au bonheur, conçue par Nietzsche, comme une méthode de perfectionnement individuel, devient aisément, lorsqu’elle est proposée collectivement aux hommes, un moyen d’accroître leur rendement social ; un procédé d’utilisation. Ainsi, ce qui devait tendre à l’élévation et à l’enrichissement du type humain peut tendre, en fin de compte, à sa simplification et à son abaissement.

Nous avons essayé de montrer, un jour, que les mouvements du fascisme italien et du racisme allemand, qu’on représente comme des réactions purement antidémocratiques, conservent un élément dangereux, qui n’est pas sans rapport avec la démocratie. J’entends que, par l’appel qu’ils font aux masses, par le respect dans lequel ils tiennent les valeurs que respecte la masse, par le souci qu’ont les chefs à se mêler à la masse et de se sentir entraînés par elle, - un Hitler est moins un chef qu’un mythe collectif, le symbole d’une communauté d’esprits et de forces, un « homme représentatif » où la foule allemande se reconnaît, - pour toutes ces raisons, le fascisme et le racisme représentent une conséquence extrême et naturelle de la démocratie, le passage de la démocratie individuelle, parlementaire, libérale, à un collectivisme autoritaire, religieux, totalet dévorant, une ochlocratie dont nous n’avons pas encore idée. [2].

Que la plus jalousement aristocratique des doctrines, celle de Nietzsche, attachée exclusivement, trop exclusivement à sauver la richesse personnelle des êtres, individualiste et humaniste jusque dans ses pires excès, contribue aujourd’hui à favoriser le triomphe de ces valeurs de masse dont Nietzsche avait tant d’horreur nous fixe du reste, non seulement sur l’infidélité au maître de ceux qui se croient ses disciples, mais encore sur le redoutable danger que peut constituer une doctrine, dont le sens profond est juste, en se vulgarisant. Une doctrine aussi nuancée que celle d’un Nietzsche n’est pas périlleuse seulement par ses erreurs et ses délices : ce qu’elle a de meilleur même devient dangereux, lorsque ce meilleur se met à nourrir les rêveries politiques d’un instituteur socialiste ou d’un peintre en bâtiments. [3]

La masse ne se sauve pas elle-même, fût-ce en confiant ses destins à ses plus éminents représentants. Il ne suffit donc pas de répandre dans l’opinion ce que l’on croit, ce qui est sans aucun doute un contrepoison au marxisme pour en finir avec les dangers que le marxisme représente. Pour nous, qui n’avons pas commencé encore activement l’œuvre de notre propre salut, nous devons savoir que ce salut ne sera rien de réel ni de durable s’il se fonde seulement sur la pensée et sur la volonté collectives. Il faut qu’il ait sa source et sa permanence au delà.
Thierry MAULNIER. »

Notes

[1Ernst, 1903, historien et philosophe ; cf. son Message à la jeune génération Die Sendung der jungen Generation. Versuch einer umfassenden revolutionären Sinndeutung der Krise, 1932

[2ochlocratie, type de gouvernement où le pouvoir est détenu par la foule, par la populace

[3Mussolini et Hitler, bien sûr

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