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Un regard sur l’histoire de l’Église catholique, et en particulier de l’Église de France

mercredi 20 mars 2019, par René Merle

Du spirituel et du temporel


Le Pape a donc refusé la démission du cardinal Barbarin, qui se met (provisoirement) en retrait de son diocèse.
Cet épisode pour le moins ahurissant, à moins qu’il ne s’inscrive dans une logique de tartuferie, m’incite à revenir sur les rapports entre la foi chrétienne et la structure ecclésiastique.
Rapidement et très schématiquement donc, voici quelques considérations (à discuter), sur le christianisme, souche de notre catholicisme. Je ne traite pas ici d’autres religions, ni du protestantisme sous ses différentes formes, ni de la religion musulmane. Ce sera pour d’autres occasions.
Je ne traite pas non plus, et j’en serai bien en peine ne partageant pas leur foi [1], de la façon dont chaque croyant, dans sa sensibilité, son affectivité, sa fidélité à l’héritage, vit aujourd’hui son appartenance religieuse. Mais je traite du cheminement historique de cette foi dans le cadre prégnant de l’institution religieuse, de l’Église : « Jésus annonçait le royaume, et c’est l’Église qui est venue » [2]. L’Église donc, structurée, contraignante, en contradiction si évidente souvent avec le message christique qu’elle n’a cessé de connaître les scissions hérétiques, et, au XVIe siècle, le schisme majeur du Protestantisme.

À l’évidence, du plus haut-moyen âge à aujourd’hui, la religion chrétienne allège l’angoisse humaine devant le désordre (apparent ?) du monde et la conscience de la mort personnelle inévitable. Et la foi, la vraie, qui n’est pas destructrice, a été la source d’innombrables créations de beauté artistiques, architecturales, musicales, etc.
Mais, au-delà de cette permanence thérapeutique, quid du rôle social et sociétal (l’expression est à la mode) de cette religion ?

Dès la disparition forcée des vieilles croyance romaines et gallo-romaines dans ce qui allait devenir la France, le christianisme devenu officiel légitima le pouvoir impérial, puis les différents pouvoirs royaux du Haut Moyen âge, et enfin le pouvoir royal français (désormais de droit divin) et son ordre féodal. Mais s’il fut à l’évidence vecteur de légitimation de l’inégalité sociale et de l’oppression, ce chrisitanisme put être aussi, dans son vécu populaire, refus de cette inégalité et de cette oppression : combien de Jacqueries se sont couvertes de la référence à Jésus et à l’Égalité qu’il proclama !

Des hérésies médiévales à l’affirmation du Protestantisme au XVIe siècle, l’aspiration à la liberté de conscience s’est affirmée dans le cadre religieux, et seulement dans ce cadre. Et, partant, cette affirmation était aussi porteuse de la négation de la liberté de conscience, l’exemple calviniste en témoigna. Avec toutes ses limites, cette aspiration n’en fut pas moins la matrice de notre laïcité, confusément née de l’écœurement et de l’épuisement qui résultèrent des guerres de religions du XVIe siècle.

Sous l’Ancien Régime des XVIIe et XVIIIe siècles, alors que « le peuple » demeurait profondément attaché à la religion traditionnelle, l’athéisme fut un apanage aristocratique (voir Don Juan et Sganarelle chez Molière), comme le voltairianisme déiste fut un fruit des Lumières bourgeoises : en dépit de l’absolutisme royal, l’Église et son christianisme furent renvoyés dans les cordes, et la conviction spinoziste affirma dans l’opinion bourgeoise la nécessité de fonder religion et vie de la Polis sur des bases différentes (même si cette bourgeoisie jugeait nécessaire la rassurante tutelle de l’Église sur des couches populaires toujours inquiétantes).

Pendant la grande Révolution, la gigantesque insurrection dite Vendéenne témoigna de l’attachement populaire à la religion traditionnelle. À l’inverse, les courants anticléricaux qui traversèrent le peuple montagnard furent avant tout protestation contre une Eglise hostile à l’avancée de la Révolution. Le déisme des Montagnards et l’Être suprême de Robespierre ramenèrent bien vite ces déchristianisateurs… à la déesse Raison.

Le cynisme impérial de Napoléon donna le ton au nouveau siècle : il fallait une religion pour que le peuple demeurât tranquille, proclama l’agnostique Bonaparte, qui laissa à l’Église la mission d’éduquer le peuple sociologique, (mais non les « élites », façonnées par le pouvoir politique et ses lycées).
Ainsi, tout au long du XIXe siècle, une idéologie religieuse conservatrice imprégna une grande partie de la société française. Idéologie conservatrice qui devint clairement antirépublicaine après le retour de la République, en 1870-1871. Des débuts de la Troisième République au soutien à l’État français de Pétain, en passant par l’affaire Dreyfus et l’offensive antisémite et antiprotestante, l’Église de France s’affirma en force majeure de la Réaction. Qui en doute peut aller compulser La Croix, numérisée aujourd’hui par Gallica… On ne s’étonnera pas que cette attitude ait suscité en réaction, dans les milieux républicains, un anticléricalisme virulent, souvent doublé en milieu populaire d’agnosticisme et d’athéisme proclamés.

Dans ce contexte, la loi de séparation des Églises et de l’État, en 1905, est un épisode capital qui institue la séparation des sphères du politique et de la religion. Il faudra du temps pour que cette séparation soit intériorisée par tous les dignitaires catholiques, convaincu que la religion doit dominer le temporel. Et aujourd’hui, avec l’apparition massive sur le sol national d’une autre religion monothéiste, il est possible que cette séparation ne soit pas encore bien comprise par certains nouveaux fondamentalistes…

Séparation totale du politique et du religieux ? Voire… La France a eu sa Démocratie chrétienne, moins ostentatoire sans doute dans son titre (Mouvement républicain populaire, MRP) que la puissante DC (Démocratie chrétienne) en Italie, ou la tout aussi puissante CDU (Union chrétienne démocrate) en Allemagne. Mais cette composante majeure du tripartisme au pouvoir a connu une mutation (UDF, UDI) qui l’éloigna encore plus de la référence chrétienne. Cette mutation accompagnait à l’évidence une déchristianisation manifeste de la société française, dans sa désormais très majoritairement composante urbaine. Déchristianisation qui ne supprimait pourtant pas le maintien très répandu de signes formels d’allégeance (baptême, communion, mariage, décès), mais qui explique en grande partie le fait que, à la différence de l’Italie et de l’Espagne, le catholicisme n’a pas pu devenir une force politique essentielle.

Pour autant, si la référence au christianisme était abandonnée politiquement, demeurait la réalité d’une France bourgeoise et petite-bourgeoise "comme il faut", chrétienne et conservatrice, dont on avait peut-être sous-estimé l’existence jusqu’aux énormes manifestations en faveur de l’école dite libre, puis contre le mariage pour tous (tous les manifestants anti-mariage n’étaient pas catholiques, mais beaucoup l’étaient). Une France « comme il faut » que la droite comme notre actuel gouvernement tiennent en considération… électorale. Et le secteur éducatif privé (majoritairement catholique), en pleine expansion, est lui aussi traité avec sympathie (d’autant que bien des parents, souvent éloignés de la pratique catholique, mais désireux de ne pas immerger leurs enfants dans des écoles et des CES au public trop populaire, sont aussi des électeurs qu’il convient de ménager).

Cette réaction chrétienne conservatrice est aussi, d’une certaine façon, liée au nihilisme de nos nouvelles « élites » dirigeantes en matière religieuse, et à leur matérialisme jouisseur dépourvu de tout surmoi moral : même s’ils ne dédaignent pas les grandes messes et s’ils savent aller baiser quand il convient la pantoufle papale, leur seule religion vraie est celle de la soif de capital, couverte d’une démagogique idéologie des Droits de l’Homme… Évacuée la vieille idéologie bourgeoise conservatrice, respectueuse des valeurs familiales, de l’autorité paternelle, des repères de la morale traditionnelle, etc. au profit d’une idéologie de la « libération » totale de la sphère privée : "je fais ce dont j’ai envie".... On conçoit que ces couches bourgeoises et petites bourgeoises, mais aussi une partie des couches populaires, aient pu penser que "trop c’était trop".

Dans ce contexte nouveau où le culte qui advient est celui d’une économie libérée de toute contrainte, et même si nos gouvernants savent utiliser à leur profit la force du revival catholique, la religion n’apparaît plus à ces nouvelles « élites » comme le vecteur principal et efficace de légitimation de leur dominance sociale. Le culte de la marchandise, des peoples et de l’individualisme consumériste y suffit. (je parle ici de « nos » élites, sans généraliser à l’ensemble du monde occidental, et en particulier aux USA, où l’enracinement religieux est évident, pour des raisons sur lesquelles je reviendrai).

Ne demeurerait-t-il alors à la religion qu’une fonction d’assistanat ? Il semble que des positions comme celles du Pape François, résolument dénonciatrices de cette nouvelle société libérale (mais trop prudent dénonciateur des perversions internes à l’Église, l’épisode Barbarin en témoigne une fois de plus), montrent qu’une partie du monde chrétien n’entend pas se cantonner dans ce rôle nécessaire certes, mais bien réducteur, de la charité.
La responsabilité du croyant s’inscrit alors dans sa lucidité face au système capitaliste mondialisé. Se laissera-t-il enfermer dans les vieilles antiennes de la nature humaine fondamentalement pècheresse et proie de Satan, ou percevra t-il que le mal est plus que jamais aujourd’hui dans la logique d’un mode de production et de domination qu’il faut bien appeler capitaliste ?
Le drame est que tous ceux qui ont franchi ce pas décisif de la lucidité, (et je pense en particulier aux catholiques sud-américains engagés dans la protestation sociale et la lutte pour la démocratie), ont violemment été désavoués par la papauté.

Notes

[1(L’athée que je suis, est respectueux des croyances religieuses de mes semblables, tant qu’elles ne portent pas atteinte à ma liberté de conscience.

[2C’est ce qu’écrivait à propos des premiers chrétiens le prêtre et théologien français Alfred Loisy, dans L’Église et l’Évangile Paris, ed. Picard et fils, 1902. Loisy ne dit pas cela en mauvaise part, car selon lui cette évolution était nécessaire et inévitable.

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