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Marx, la répétition historique et nous

jeudi 21 mars 2019, par René Merle

Du Sens de l’Histoire ?

Tes morts revivront, tes cadavres ressusciteront.
Réveillez-vous et chantez, vous qui habitez la poussière
.
(Isaïe, 26, 19)

Le 18 brumaire de L. Bonaparte [1] de Marx n’eut pratiquement pas de diffusion avant son édition de 1869. En effet, ce texte, écrit à chaud après le coup d’État de 1851 fut seulement publié confidentiellement dans la revue en langue allemande, La Révolution, que l’ami de Marx, Weydemeyer, faisait paraître à New-York et dont la diffusion européenne fut inexistante.
L’essai débute sur ce propos bien souvent répété depuis :
« Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d’ajouter : la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce. Caussidière pour Danton, Louis Blanc pour Robespierre, la Montagne de 1848 à 1851 pour la Montagne de 1793 à 1795, le neveu pour l’oncle. » [2].

Cette remarque de la répétition en farce faisait déjà partie de la vision du jeune Marx.
On la trouvait par exemple dans son texte de 1843, Critique de la philosophie du droit de Hegel, publié en février 1844 dans le premier numéro des « Annales franco-allemandes (Deutsch-französische Jahrbücher) :
« Le régime allemand actuel, au contraire, qui n’est qu’un anachronisme, une contradiction flagrante à des axiomes universellement reconnus, la nullité, dévoilée au monde entier, de l’ancien régime, ne fait plus que s’imaginer qu’il croit à sa propre essence et demande au monde de pratiquer la même croyance. S’il croyait à sa propre essence, essaierait-il de la cacher sous l’apparence d’une essence étrangère et de trouver son salut dans l’hypocrisie et le sophisme ? L’ancien régime moderne n’est plus que le comédien d’un ordre social, dont les héros réels sont morts. L’histoire ne fait rien à moitié, et elle traverse beaucoup de phases quand elle veut conduire à sa dernière demeure une vieille forme sociale. La dernière phase d’une forme historique, c’est la comédie. Les dieux grecs, une première fois tragiquement blessés à mort dans le Prométhée enchaîné d’Eschyle, eurent a subir une seconde mort, la mort comique, dans les Dialogues de Lucien. Pourquoi cette marche de l’histoire ? Pour que l’humanité se sépare avec joie de son passé. Et cette joyeuse destinée historique, nous la revendiquons pour les puissances politiques de l’Allemagne. »

Je ne crois pas à l’application mécanique de la juste remarque de Marx que proposent trop d’épigones. D’abord, tous les événements et personnages historiques ne peuvent pas s’appréhender dans la répétition, et l’application de concepts comme "fascisme", "bonapartisme", "populisme", etc., si souvent évoqués aujourd’hui, ne me paraissent pas éclairer des situations historiquement et présentement fort différentes. Mais surtout, c’est la fin de la deuxième citation qui me paraît éclairante : cette répétition dans le changement de registre, quand elle se produit, signe en fait la rupture avec le passé dont on se réclame et l’avènement d’une réalité radicalement nouvelle.
Cependant je fais mienne sans hésiter la remarque du grand philosophe révolutionnaire Georges Sorel :
« Il ne faut pas oublier que nous n’agissons guère que sous l’action de souvenirs qui sont beaucoup plus présents à notre esprit que les faits actuels » [3]
En ce qui concerne la mouvance idéologique à laquelle j’appartiens, il est évident que, sans aller à se coiffer du bonnet phrygien, la mythologie révolutionnaire est gratifiante. J’en ai fait personnellement l’expérience (heureuse expérience) avec la mémoire grandement occultée de l’insurrection républicaine de 1851. [4]
Il est non moins évident que les souvenirs qui nourrissent notre mythologie ne signifient pas grand chose, sinon rien du tout, pour le commun des mortels, les jeunes en particulier. Tout est fait pour que soient occultés ou dévoyés juin 1848, mars 1871, les 1er Mai de lutte de la soi-disant Belle Époque, voire la Résistance et son programme, etc. Quant à 1793, si son souvenir persiste, c’est pour n’évoquer plus que la Terreur.
Reste à voir dans quelle mesure cette réanimation (je ne dis pas "incantation") s’inscrit vraiment dans la compréhension de la réalité présente et peut exercer sur elle une action positive, ou négative.
Aujourd’hui, ce sont essentiellement les militances politiques, nationalistes (pour le pire et le meilleur) qui non pas raniment, mais exhument et mobilisent avec succès ce passé, quand elles ne le fabriquent pas. Je pense en particulier à la fabrication et la manipulation dont les intellectuels d’Europe de l’Est et des Balkans nous ont donné bien de tristes exemples récents, et certains sont encore à l’œuvre en Ukraine, hélas à l’image de la Yougoslavie souillée et ensanglantée.
Puisse notre action de mémoire être autrement bénéfique…

Notes

[1Il s’agit du président de la République Louis Napoléon Bonaparte qui assassina la République par son coup d’État du 2 décembre 1851

[2Il s’agit bien entendu de Napoléon premier et de Napoélon III.

[3La liste serait longue des événements qui surjouent le présent en répétant le passé. On pourrait évoquer, dans le registre de la dignité, les Communards de 1871 répétant à contre temps les barricades de 1848, alors que l’urbanisme d’Haussmann était passé par là ; ou, en mode plus que mineur, les étudiants de mai 68 rejouant la grande scène de la barricade révolutionnaire, etc. etc..
.

[4Cf. : Association 1851.

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