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Thierry Maulnier parle de Camus, 1943

vendredi 22 mars 2019, par René Merle

Une recension du "Mythe de Sisyphe" en pleine occupation

J’évoquais dans un article récent la recension par Thierry Maulnier d’une publication de Drieu la Rochelle, dans son virage vers le fascisme, en 1933.
Thierry Maulnier, Drieu la Rochelle, 1933
Nous retrouvons ici Thierry Maulnier, mais en 1943, et toujours dans l’Action française, alors ferme soutien de l’État français pétainiste et de la chasse aux Juifs et aux « terroristes ». Nous sommes le 4 février 1943. Maulnier présente les deux récents ouvrages d’Albert Camus : Le mythe de Sisypheet L’étranger.
Je ne vais pas me donner le ridicule de dresser ici une biographie de Camus. Simplement, pour la meilleure compréhension de l’article de Maulnier, voici quelques éléments biographiques.
Le jeune Camus (1913) collaborait au journal progressiste, très proche des communistes, Alger républicain. Le journal est interdit en 1940 et Camus part pour la métropole où il travaillera à Paris soir sous l’égide de Pascal Pia [1]. L’année 1941 est pour Camus une grande année de production littéraire ; il communique ses manuscrits de L’étranger et du Mythe de Sisyphe à Pia et à Malraux, alors lecteur chez Gallimard. Grâce aux deux hommes, les deux ouvrages sont publiés par Gallimard en 1942 : L’étranger en avril, et Le mythe de Sisyphe en octobre. Dans ce dernier ouvrage, le chapitre consacré à Kafka est supprimé par la censure : la France de l’Ordre nouveau ne voulait pas entendre parler d’un auteur juif…
La position de Maulnier est tout à fait intéressante, non seulement dans la mesure où il présente tout un versant de la recherche philosophique contemporaine, mais aussi par ce qu’il traite avec bienveillance ces visions du monde que la presse collaborationniste, apôtre de la santé morale de la jeunesse dans l’Ordre nouveau, vilipendait volontiers [2] Maulnier ne voit pas dans le constat camusien de l’absurde une incitation à la révolte, mais plutôt une discipline morale d’acceptation du monde tel qu’il est, et une pleine réhabilitation de l’idéalisme, au sens philosophique du mot. On se doute qu’en 1942 cette interprétation n’était pas innocente.

« Causerie littéraire
Albert Camus (Gallimard) : « Le mythe de Sisyphe ». – « L’étranger ».
On ne saurait être surpris que dans l’agonie sanglante d’une civilisation, dans les convulsions d’un monde, dans l’ébranlement de tout ce qui semblait le plus assuré, de nombreux esprits se tournent vers la philosophie pour lui demander, sinon une explication de notre destin, du moins un secours contre le désarroi universel et une méthode de vie : c’est-à-dire, à défaut d’un moyen de dominer le désordre du monde, un moyen de le supporter. À cet égard, il est également normal que ces esprits avides d’une pensée philosophique immédiatement utilisable, se détournent des grandes spéculations traditionnelles devenues l’objet de dissertations trop formelles, de méditations presque scolaires, et de gloses presque philologiques, pour chercher des réponses plus vivantes aux problèmes de la vie. Quelle que soit la richesse de l’apport fait à la pensée de l’homme occidental par ce que l’on a appelé la philosophie critique des trois derniers siècles, cet apport paraît contenir plus de réponses aux interrogations de l’esprit qu’aux souffrances du corps et de l’âme, il est trop purement idéaliste, il est devenu en outre l’objet d’un jeu intellectuel trop raffiné et d’une scolastique trop abstraite, pour satisfaire ceux qui ne se penchent plus sur des livres à la calme lueur de la lampe d’étude, mais cherchent à saisir d’un regard sur la page blanche quelque signe fulgurant et sauveur, aux sanglantes et dansantes lueurs de l’incendie universel.
De là, depuis le milieu du dix-neuvième siècle, le succès grandissant des penseurs et des écrivains qui ont proposé ce que l’on pourrait appeler d’un terme d’ailleurs très inexact des philosophies de la vie, ou des philosophies du comportement humain, philosophie de la révolte ou philosophie de l’ordre ; et notamment de ces philosophies de l’angoisse ou de ces philosophies tragiques dont le point de départ est dans l’incertitude ou le désespoir actuels : de ces philosophies qu’on appelle aujourd’hui d’un mot doublement déplaisant parce qu’il est à la mode, et parce qu’il est barbare, les philosophies existentielles. Il est à peine besoin de citer les noms de Schopenhauer et de Nietzche, de Chestov et de Dostoïevski, auxquels ont succédé aujourd’hui les noms de Kierkegaard et Heidegger.
On finit même, à dire vrai, par éprouver quelque irritation au spectacle de cette vulgarisation de certaines notions ou de certaines attitudes philosophiques, devenues lieux communs des salons ou de cafés « intellectuels », comme l’avaient été naguère la bergsonisme ou le freudisme. L’existentialisme, le kierkegaardisme et même la phénoménologie ont déjà fourni beaucoup de thèmes aux jeunes gens qui écrivent dans les petites revues et beaucoup de clichés à la littérature philosophique ou à la philosophie littéraire. C’est dire qu’en apprenant qu’un jeune écrivain, M. Albert Camus, venait de publier en même temps deux livres, l’un qui est une méditation philosophique sur les thèmes de la pensée « existentielle », l’autre un roman qui paraît constituer pour la méditation dont on vient de parler une application ou une justification littéraire, on est d’abord mis en défiance. On se félicite ensuite d’avoir surmonté cette défiance, car la lecture des deux ouvrages permet de s’assurer que M. Albert Camus a su très élégamment surmonter les pièges de la confusion, de la prétention et du verbiage philosophiques qu’il s’était proposés à lui-même, et que nous sommes en présence d’un des débuts littéraires les plus intéressants de ces dernières années.
Le Mythe de Sisypheest une méditation sur l’absurde, ce que M. Albert Camus nomme l’absurde, d’un terme qui prête d’ailleurs à certaines confusions, étant le désaccord entre les lois ou les exigences de l’esprit et les phénomènes de la vie extérieure. Nous constatons l’absurde aussi bien dans la vie quotidienne, par le sentiment très aigu de désarroi ou d’étrangeté que nous éprouvons au contact de certaines circonstances de cette vie, et dans nos tentatives scientifiques ou métaphysiques pour franchir les insurmontables barrières par lesquelles le mystère du monde se protège des investigations de notre esprit : soit que les progrès même des sciences nous prouvent chaque jour que nous atteignons la mesure mais non pas la raison des phénomènes, soit que la pensée philosophique manifeste son impuissance à construire un système du monde autrement qu’à l’intérieur d’elle-même et à atteindre autrement que par un raisonnement arbitraire une prise de position a priori ou un acte de foi la réconciliation du sujet et de l’objet. Il faut donc partir de l’absurde, - de l’abîme entre l’esprit et le monde – conclut M. Camus, comme de la seule évidence philosophique immédiate. Laissons de côté la question de savoir si l’expérience quotidienne ne nous offre pas aussi des occasions nombreuses de constater l’accord de l’esprit et du monde et d’en tirer des conclusions : M. Camus nous répondrait qu’il lui suffit de constater, à son point de départ, que cet accord n’est ni certain, ni constant, ni parfait. Notre auteur rejoint donc tout naturellement à cet instant de sa pensée le camp des philosophes « existentialistes », non seulement le nihilisme nietzchéen, mais la méditation sur l’impossibilité de connaître de Jaspers, la méditation sur l’irrationnel irréductible de Chestov, l’angoisse de Kierkegaard, le souci de Heidegger, et plus près de nous la nausée de M. J.-P. Sartre [3].
Mais, remarque M. Camus, si les philosophes de « l’absurde » sont tombés d’accord pour dénoncer l’invincible obstacle qui s’oppose éternellement à l’accord de l’esprit et du monde, ils ont tous été amenés, comme en dépit d’eux-mêmes, à bondir par une opération arbitraire de la pensée au-dessus de ce mur qu’ils ne peuvent franchir, de sorte qu’ils ne se sont pas comportés autrement, en fin de compte, que les représentants des anciennes religions et des anciennes métaphysiques. Jaspers tire de l’échec de toute explication rationnelle du monde l’affirmation d’une transcendance irrationnelle, Chestov conclut de l’incohérence et de la cruauté même du monde à la nécessité d’un Dieu qu’il rejoint par une sorte d’adhésion mystique. « La raison est vaine, mais il y a quelque chose au delà de la raison. » Par un procédé analogue, Kierkegaard exige le « sacrifice de l’intellect » et les antinomies du monde sensible le ramènent au christianisme. Restent les philosophes de l’école phénoménologiste, de Husserl à Schuler et Heidegger. Mais ceux-ci, qui ont fait le plus grand effort pour délivrer la pensée des bornes de la « vie intérieure » où elle s’est complue depuis des siècles et pour la projeter dans l’univers extérieur dans sa richesse et sa proximité le peuple de phénomènes, sont, eux aussi, amenés en fin de compte à supposer une réalité invisible au delà de la pure apparence. Ce n’est plus « l’Un » de Parménide, ce n’est plus le Dieu des croyants et des philosophes, ce ne sont même plus les essences générales du Platonisme, c’est l’idée particulière de chaque chose : « Si toutes les masses soumises à l’attraction disparaissaient, écrit Husserl, la loi de l’attraction ne s’en trouverait pas détruite, mais elle resterait simplement sans application possible. » Ainsi le phénomène n’est que l’application d’une idée immortelle, un « polythéisme absent » est ressuscité qui n’est pas si différent de l’idéalisme platonicien.
Les philosophes de l’intention (Husserl appelle intention la marche par laquelle la conscience va s’approprier, dans un mouvement en quelque sorte centrifuge, les objets du monde extérieur) aboutissent eux-mêmes en fin de compte à rétablir la souveraineté illusoire de la conscience sur l’objet et à résoudre au delà de la vie, dans le ciel des idées pures, la contradiction interne de la vie.
M. Albert Camus appelle suicide philosophique (par analogie avec le suicide tout court) ce procédé qui consiste à remédier à l’incohérence de la vie par le recours à autre chose que la vie elle-même, par l’hypostase d’une pure essence soustraite aux antinomies de la vie, au malaise dont elle porte l’empreinte irrémédiable et à son absurdité. On voit où M. Camus veut en venir : il s’agit de refuser le suicide philosophique comme le suicide tout court, de renoncer à chercher remède à la vie, de l’accepter intégralement, c’est-à-dire de n’accepter rien d’autre, de se plonger héroïquement, sans consentir à aucun espoir ou à aucun recours extérieur, au cœur des seules apparences, de renoncer à combler l’abîme entre l’esprit et le monde, d’admettre et de vivre cet antagonisme, et de pousser la constatation de l’absurde jusqu’à son extrême conséquence : la renonciation à la surmonter. Dès lors nous faisons notre lot, notre seul lot, de l’incohérence et de l’injustice du monde, du malaise et de la mort : nous choisissons seulement d’y vivre et d’en épuiser la richesse dans la jouissance, la connaissance et la création. Nous ne cherchons plus à nous soustraire au temps mais à le combler d’instants privilégiés. Don Juan est le mythe et le héros de cette morale assez proche de la morale nietzchéenne ; ou, mieux encore, Sisyphe trouvant dans sa peine éternelle et pourtant éternellement provisoire une sorte de bonheur.
La place nous manque pour examiner s’il n’y a pas aussi un suicide philosophique d’une autre sorte dans la limitation volontaire au monde des phénomènes que nous propose M. A. Camus ; elle nous manque même pour parler, comme il le mériterait, de son roman, L’étranger, qui utilise dans l’ordre de la fiction les éléments fournis par le Mythe de Sisyphe. Disons seulement que cette histoire, écrite selon une technique qui rappelle celle des romanciers américains (M. J.-P. Sartre, à qui M. Camus s’apparente par plus d’un côté, a déjà noté une affinité entre la philosophie phénoménologique et la brutalité, la rapidité descriptive, le refus de toute introspection, l’importance attachée aux sensations périphériques au détriment des grands sentiments, qu’on constate chez un Faulkner), manifeste une aisance, une sûreté et une vigueur inhabituelle chez les jeunes romanciers.
Thierry MAULNIER. »

Notes

[1C’est Pia qui en 1943 amènera Camus au mouvement de résistance Combat, dont il dirigeait le journal clandestin.

[2Les positions camusiennes ne suscitaient pas non plus l’enthousiasme général des compagnons de résistance avec lesquels il allait s’engager en 1943. Les polémiques d’après la Libération avec les communistes en témoigneront…

[3Fait prisonnier en juin 1940, Sartre avait pu rentrer en France au printemps 1941. Il était professeur de philosophie dans la Khâgne du Lycée Condorcet, à Paris. (Le titulaire avait été révoqué comme juif et 1940, brièvement remplacé par Alquié, puis par Sartre). La pièce qui le fera vraiment connaître, Les Mouches, ne sera jouée qu’en juin 1943. Maulnier le connaît donc par son roman La Nausée (1938), ses articles, notamment sur Husserl (1939). L’Être et le Néant, qui fera connaître la philosophie existentialiste, ne paraîtra qu’en juin 1943, et Maulnier ne pouvait l’avoir lu.

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